L'histoire de "La grande vague" de Hokusaï - CECCALDI

Conférence de M. Hubert-Jean CECCALDI sur "L'histoire de "La grande vague" de Hokusaï"

 L'estampe japonaise qui représente la grande vague est certainement l'une des plus célèbres images connues dans le monde. Elle est célèbre non seulement au Japon, mais dans le monde entier, en particulier en France. Son titre exact est "Sous la vague au large de Kanagawa", ou, plus couramment  "La grande vague au large des côtes de Kanagawa". La Préfecture de Kanagawa se trouve immédiatement au sud-ouest de Tokyo et ses côtes abritent de nombreux ports de pêche.

          Les Japonais ont une tradition ancienne des dessins dans la tradition chinoise, utilisant l'encre de Chine passée au pinceau, aussi bien pour des paysages et des  personnages que pour écrire leurs idéogrammes.

          Les estampes japonaises font partie de l'histoire du Japon. Elles furent créées par de grand maîtres et aussi par de modestes tâcherons. Les spécialistes d'art s'accordent à reconnaître une vingtaine de grands maîtres, que nous ne passerons pas tous en revue. Je me limiterai à deux d'entre eux, parmi les plus célèbres, Hokusaï et je ne ferai qu'évoquer Hiroshige.

Cette "grande vague" a une histoire qui dépend surtout de la période à laquelle elle a été réalisée. Il est utile de rappeler que, à la suite de nombreuses initiatives de plusieurs congrégations religieuses chrétiennes, les autorités japonaises ont pris la décision de couper, à l'époque d'Edo, tout contact avec les pays étrangers pendant plus de 260 ans, entre 1603 et 1868. Nous avions d'ailleurs examiné cette situation unique dans l'histoire des nations lors d'une précédente communication consacrée à la Chrétienté au Japon.

          Pendant cette longue période d'isolement, le Japon a différencié une très remarquable culture particulière, par exemple dans le domaine de l'architecture, de la sculpture, de la peinture, des céramiques, des porcelaines et aussi des estampes.

Né en 1760 dans un village près de Tokyo, Hokusaï était un artiste très doué en dessin, qui montra des dons exceptionnels dès l'âge de 6 ans. Il commença très jeune à travailler dans l'atelier de Katsukawa, un célèbre graveur sur bois. Plus tard, il réalisa de nombreux dessins et des estampes sur des thèmes fort divers: visages d'acteurs de théâtre Kabuki, de lutteurs de sumo, de nobles seuls ou en famille, de courtisans et courtisanes, de paysages (ponts, cascades, champs etc.), de petites gens au travail, etc. Il dessina de nombreux sujets satiriques et comiques, dans des cahiers qu'il appela "mangas", thème qui tomba en désuétude plus tard, et qui ne fut repris dans ce sens que récemment.

          Il réalisa plusieurs séries d'estampes sur des sujets variés, comme les fleurs, les animaux domestiques, les animaux marins, des scènes érotiques, et surtout, entre 1830 et 1834, une série demeurée célèbre, celle des trente-six vues du mont Fuji. Il en fera encore dix autres sur ce thème, ce qui porte leur nombre à quarante-six. Le Fuji est un élément majeur des paysages japonais, même aujourd'hui.


          Hokusaï se retira sur ses vieux jours dans la péninsule de Miura, puis il revint travailler à Tokyo. Malheureusement, un incendie détruisit les oeuvres terminées et en cours. Il mourut dans des conditions très médiocres.         

 

Il existe plusieurs grandes catégories d'estampes, comme celles qui servaient d'affiches pour le théâtre kabuki, pour les grands acteurs, les lutteurs de sumô, puis les plus belles courtisanes. Pour être complet, il faut aussi citer les activités amoureuses des couples, montrées sans fard et de façon autant naïve qu'immodeste si l'on se réfère aux dimensions des organes représentés.

Les spécialistes de la création des estampes ont été très nombreux au Japon, et depuis le XVIème siècle. Les artistes réalisaient des dessins sur des feuilles de papier fin et donnaient ces dessins à des artisans graveurs sur bois. Ces derniers représentaient en creux le dessin de l'artiste, dans des planches de bois de cerisier. ne laissant subsister que les lignes ou les surfaces à colorier. L'oeuvre était le résultat d'applications successives des traits et des pigments colorés sur des surfaces soigneusement délimitées. L'application des couleurs suit un ordre bien précis.

Les couleurs des différents tirages de cette "Grande Vague" peuvent être très différents les uns des autres, suivant les pigments employés et suivant l'usure ou le renouvellement des plaques de bois utilisées pour l'impression des images.

          Le papier employé, le washi, est spécial: il est fabriqué à Echizen, dans la Préfecture de Fukui, où l'eau est très propre, avec de la moelle de mûrier kôsô, et de la colle d'un végétal local.         

          "La Grande Vague" a été précédée par de nombreuses études sur les différents éléments qui la constituent: vagues, bateaux, pêcheurs, ciel et d'innombrables représentations du mont Fuji.

          C'est le cas de représentations de scènes de pêche, de la représentation du moine Nichiren calmant une tempête, de paysages côtiers.

  L'étude détaillée de cette oeuvre montre trois types de vagues, une plate, une plus forte, qui fait pendant au mont Fuji, une énorme vague en train de déferler, et dont les bords ont l'air d'avoir des griffes prêtes à déchiqueter les trois bateaux qui se déplacent à la surface de la mer.

          De l'écume est en train de retomber.

          Les trois bateaux, de 12 mètres chacun, ont chacun huit rameurs et deux personnes à bord. Ils transportent vers Tokyo des poissons, des fruits et des légumes provenant des régions côtières de la région de Kanagawa. Ces produits seront consommés par la population de plus en plus importante de la nouvelle capitale, Edo, qui deviendra Tokyo. La ville de Kyoto, l'ancienne capitale, était le siège de la famille impériale, et elle avait une atmosphère plus austère et plus marquée par le confucianisme que Tokyo, ville commerçante, vivante, artiste, gastronome, avec son quartier de plaisirs et de théâtres.

          La construction de l'image de l'estampe montre une articulation en trois types  de niveaux de vagues qui se disposent le long d'une même spirale. Le haut de la grande vague se détache du fond du ciel suivant deux spirales emboîtées qui suggèrent le Yin et le Yang, Le dessin des bordures des vagues ont des formes de serres de rapaces qui n'existent pas dans la nature mais qui ne sont pas moins menaçantes pour les bateaux.

          Ces griffes elles-mêmes sont reliées par un invisible réseau de fractales. Les vagues représentées précédemment par Hokusaï étaient beaucoup plus simples, plus denses, moins menaçantes.

          La silhouette de l'ensemble fait penser à un dragon que nous ne discernons qu'à peine.

          Le mont Fuji, au fond du tableau, se trouve au loin et ne peut guère servir à protéger les bateaux, tous trois placés sous la menace directe des vagues de tempête. Il sert de repère à l'ensemble du tableau.

          Les diverses tonalités choisies au tirage pour la couleur du ciel donnent chacune des atmosphères très différentes d'une édition à l'autre: ciel gris, ciel dégradé, ciel sombre, ciel noir, etc.

 

          On dit que les estampes japonaises ont été découvertes en Europe de façon surprenante au début de l'ère Meiji: c'est sous la forme de papiers d'emballages qui empaquetaient des céramiques japonaises vendues en Europe et en France, qu'elles ont été remarquées pour la première fois.

          Ces oeuvres d'art ont fortement marqué les artistes occidentaux et les échanges dans le japonisme. Ce sont en tout premier lieu les impressionnistes français qui furent influencés, même involontairement. Claude Monet en avait une belle collection et on peut en voir encore des tableaux à Giverny. Van Gogh, Pissaro, Klimt, Degas, les nabis, les fauves les créateurs de l'Art nouveau furent influencés.

Et même Claude Debussy avait un exemplaire de "La Grande Vague" dans  la pièce où il travaillait.

        Ce tableau de la "Grande Vague" est un symbole de la façon dont les Japonais ressentent la fragilité de leur pays, qui est soumis aux agressions de la nature: séismes, typhons, tsunamis, tempêtes, glissements de terrains, inondations, etc…. Il nous permet de mieux comprendre le sentiment d'impermanence qui est l'une des caractéristiques de la sensibilité et de la mentalité des Japonais.