A la rencontre des Rostands: de Chantecler aux grenouilles de Ville-d’Avray, 11 mars 2009 - CLARAC

A la rencontre des Rostands: de Chantecler aux grenouilles de Ville-d’Avray, 11 mars 2009 par M. François Clarac

Mon exposé tente de présenter Edmond Rostand et son fils Jean, à travers les souvenirs de mon père et les miens. Pendant la guerre de 1914/1918, mon père (1894-1986), membre de l’Institut, a correspondu avec Edmond Rostand (1868-1918). Les lettres du poète montrent sa vraie personnalité. Bien rare étaient les écrivains de l’arrière qui comprenaient l’âme des combattants et qui en parlant d’eux, savaient trouver les mots justes.

Jean Rostand (1894-1977) auquel j’ai rendu visite régulièrement les dimanches après-midi, dans les années 1955-1960, a su éveiller et concrétiser en moi, le penchant que j’avais pour les Sciences Naturelles.

Je tente de décrire la particularité et la richesse de ce poète et de ce scientifique dont la famille était depuis des générations, Marseillaise. Nous verrons que Chantecler malgré son relatif échec, a été un lien très fort entre eux. On dirait qu’ils ont voulu en parallèle montrer en prenant les animaux pour exemple, la complexité de la nature humaine.

Ils ont été deux figures inclassables, mais de grands personnages. Contestés, critiqués, ils n’ont pas suivi les voies classiques, s’enfermant pour l’un, dans un palais à Arnaga au pays basque ou pour l‘autre, dans une modeste villa de Ville d‘Avray. Ils ont voulu témoigner de leur temps mais en s’isolant pour essayer d’être encore plus « eux-mêmes » ...Edmond a été un romantique tragique hors du temps et Jean  un véritable sage du siècle des lumières qui a placé sa foi en la science.

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          Il est rare d’associer Edmond Rostand à son fils Jean, quels rapports entre ce poète flamboyant et ce scientifique féru de grenouilles ? Notre propos est au contraire de montrer que s’ils avaient chacun leurs particularités, leur manière de vivre si particulières les rapproche. Ils ont été tous les deux Académiciens à la Française. Jean a décrit dans son propre discours, le 12 novembre 1959, son émotion à l'écoute du discours de réception de son père.

« Puis-je ne point évoquer, au seuil de mon remerciement, mes premiers souvenirs académiques?Il y a plus de 56 ans, le 4 juin 1903 précisément, un petit garçon à longues boucles, voyait son jeune père occuper la même place où je me trouve à cette heure.

L’étrangeté du spectacle ne laissait pas de le déconcerter. Ce vêtement singulier et la voix familière qui s’élevait avec force en prenant des inflexions insolites et le silence recueilli de l’auditoire, que coupait par intervalle un fracas de mains que jamais encore l’enfant n’avait entendu. ».

          Ce n’est pas uniquement les rapports que mon père et moi-même avons eu avec la famille Rostand qui nous fait parler aujourd’hui de ces deux personnages, il nous parait éclairant de les rapprocher pour mieux les caractériser ensuite.

          Les Rostand ne forment pas une famille ordinaire. Brillante s’il en fut, elle a été composée d’hommes d’affaires, d’armateurs qui ont parcouru la méditerranée et ils sont pour la plupart d’excellents musiciens. Il existe une particularité familiale, il y a eu parmi ses membres depuis le XVIIIeme siècle six mariages consanguins! Michel Déon qui a remplacé Jean à l’Académie Française a évoqué ce point dans son discours de réception, le 22 février 1979 : « ...Car, il faut bien dire que les Rostand composent, aussi loin que l’on puisse remonter, une étrange famille. Depuis la fin du XVIIe siècle, on s’y était marié six fois entre cousins germains. Deux ou trois mariages consanguins peuvent, à la rigueur passer pour un hasard, mais six et, pour finir, un septième, le propre mariage de Jean Rostand avec sa cousine Andrée Mante, ne ressortissent plus au hasard. Faut-il y voir une succession de timidités qui empêchaient les Rostand de chercher ailleurs que dans le cercle protecteur de la famille l’épouse qui partagerait leur vie ? Ou plutôt, comme l’a estimé à mots couverts Jean Rostand, faut-il y voir une tribu qui a, de génération en génération, pendant près de trois siècles, tenté de forcer le destin, de conserver son particularisme, d’éliminer au maximum les apports étrangers, de sublimer ses qualités morales et intellectuelles en croyant les additionner ? Il était fatal qu’un jour un Rostand fût tenté d’analyser scientifiquement ce que ses ancêtres, puis lui-même, avaient tenté empiriquement. ».

          La famille est célèbre sur Marseille. Celui qu’on peut appeler l’ancêtre, Alexis Rostand (1726-1789) est marchand drapier issu d’une famille qui habitait Orgon. Son filsAlexis-Joseph Rostand (1769-1854), l’arrière grand-père d’Edmond, vient a Marseille dont il sera maire quelques mois en 1830...Il sera aussi président de la Caisse d’épargne et premier président de la Chambre de commerce (1832-1839), il meurt octogénaire au début du second empire. Alexis Rostand (1844-1919), l’oncle d’Edmond sera une personnalité très en vue, président de la chambre de commerce, fondateur de la Caisse d’Epargne, président du Conseil général des bouches du Rhône...

          Le père d’Edmond, Eugène, Joseph Rostand (1843-1915) est né de l’union de Joseph Rostand et de Félicie Ferrari, légitimée en 1859, il aura au départ un nom d’emprunt, Eugène Marans. Licencié es-lettre et licencié es sciences. En 1866, il épouse Angèle Gayet dont la trisaïeule était une sœur de l’abbé Barthélemy. Ils ont ensemble trois enfants : Edmond, le garçon, Jeanne qui épousera un ambassadeur, de Margerie, et Juliette (1872-1956) qui deviendra artiste et musicienne ; très grande pianiste, elle se mariera en 1872, avec Louis Mante (1857-1939) un riche négociant marseillais.

          Elle vivra dans la propriété de Valmante que lui aura acheté son mari. Ce domaine que l’on nomme encore aujourd’hui "le château du Redon" était la possession de Joseph Grandval, un industriel surnommé "le roi du sucre" qui voulait dans une banlieue encore campagnarde, une somptueuse demeure au cœur d'un vaste parc doté d'un étang et d'un jardin exotique. Des revers de fortune l’ayant contraint à s'en séparer, le château est acquis en 1893. Associant les noms de ses ancien et nouveau propriétaires, le domaine sera désormais "Valmante". Le couple Mante va donner au château ses lettres de noblesse. Au cours de soirées mondaines, ils réunissent des peintres, des musiciens, et tout ce que les arts et la littérature comptent de noms prestigieux. Le couple aura 4 enfants, parmi lesquels, Andrée qui épousera son cousin Jean Rostand et Gérard, un fils qui épousera Suzy Proust, fille de Robert et nièce de Marcel. Ce fils Gérard (1891) aura une fille Marie-Claude (1932) qui le 11 juillet 1951, épousera Claude Mauriac (1914).

          Le père d’Edmond a une vie mondaine et va régulièrement en pays basque à Cambo. La famille est franchement bonapartiste. Eugène publie des poèmes et une traduction en Français de l’œuvre de Catulle. Sa carrière politique n’est pas heureuse par contre son œuvre sociale est considérable : amélioration des logements ouvriers... sociétés philanthropiques, banque populaire de Marseille...Il défend une position impossible au moment de l’affaire Dreyfus, il veut soutenir l’armée tout en étant dreyfusard ! Eugène et Alexis ont été tous les deux membres de l’Académie de Marseille, l’un est entré en 1872 et l’autre en 1875.

 

I/ Edmond Rostand:

 

1/ Le personnage :

          Edmond est né en 1868 près de la préfecture au 14 de la rue Montaux (aujourd’hui cette rue porte son nom). Ces années auront été riches en écrivains et politiques célèbres : Paul Claudel, Francis Jammes, Léon Daudet, Charles Maurras, André Suarès, Romain Rolland...

Edmond fait des études littéraires. En 1887, il concourt au prix présenté par l’Académie de Marseille et qui a pour titre « Deux romanciers littéraires de Provence, Honoré d’Urfé et Emile Zola ». Le sujet était fort difficile, comment concilier le père de l’Astrée (1568-1625) et celui de Nana (1840-1902)? Rostand obtient le premier prix. Il a mis en exergue sur son manuscrit cette citation de Sainte-Beuve (1804-1869): « N’allons pas surfaire l’ancien roman ne le sacrifier. c’est la justice. Et pourquoi s’obstiner absolument à donner le paix, à chercher un vainqueur et un vaincu ? Il n’y en a pas, ou plutôt je ne vois que deux vainqueurs : chacun des deux, vu à son heure, a sa couronne » et démontre les qualités fort différentes de l’écrivain du XVI eme/XVIIeme et celui de la fin du XIXeme.

Les Rostand passent leurs vacances à Luchon. Edmond qui a l’âme pyrénéenne, écrit ce quatrain :

Un grand chapeau garni de tulle
Pendait aux cornes d’un isard.
Mon père traduisait Catulle,
Et ma sœur déchiffrait Mozart...

          C’est sous les marronniers de Luchon pendant l’été 1888 qu’Edmond rencontrera Rosemonde Gérard (1871-1953) petite fille du Comte Gérard, le héros de Wagram, filleule de Leconte de L’Isle, de bonne heure orpheline ; ils se fiancent l’année suivante. Ils se marient le 8 avril 1890, à Paris en l'église Saint-Augustin ; Rosemonde Gérard, eut Jules Massenet comme témoin.

          Le fils aîné Maurice (1891-1968) poète comme sa mère aura avec elle des relations très étroites. Il restera lui aussi dans l’ombre de son père. Jean lui sera le scientifique.

Jean parle de son père pendant qu’il écrivait Chantecler (Droit d’être naturaliste p.36): « Et quand de temps en temps, il nous lisait un fragment de son drame -comme il savait lire, c’est à dire mieux que personne-, c’était chose vraiment bouleversante pour nous, pour nous qui avions assisté à ses vrais découragements, à ses vrais doutes, à ses vrais désespoirs, de les retrouver en des vers comme ceux-ci, dont nous seuls pouvions percevoir le douloureux, contenu ». Jean vouait à Chantecler une tendresse particulière, elle lui permettait de connaître très profondément son père et en même temps cette oeuvre qui lui sera dédiée, est aussi pour lui une « épopée animalière nourrie du suc biologique ».

          Edmond que l’on considère comme un esprit cocardier, patriote mais au mauvais sens du terme, revanchard, était en fait un esprit beaucoup plus complexe. Il a soutenu Dreyfus, il a correspondu avec Henri Barbusse (1873-1935), l’auteur du « Feu ». Cette position affichée lui sera violemment reprochée au soir de Chantecler, Léon Daudet le dira haut et fort ! Homme plein de contraste, Edmond fait construire au pays basque près de Cambo, une immense villa Arnaga, grâce à l’argent gagné avec ses pièces. Splendide demeure où il vit dans la démesure, dans la féerie, avec des meubles de toute beauté, des peintures, une décoration fastueuse complétée par un jardin à la Française.… chaque pièce de cette maison basque édifiée entre 1903 et 1906, a été pratiquement dessinée par Edmond rectifiant régulièrement les plans de l’architecte Albert Tournaire (1862-1958). Les salons racontent Cyrano et L’Aiglon, le poulailler, Chantecler. Le parc évoque Versailles, on y croise les bustes de Cervantès, de Shakespeare et d’Hugo ; la Pergola rappellerait Schönbrunn et l’on croit y retrouver Sarah Bernhardt habillée de l’uniforme blanc du duc de Reichstadt.

          Edmond qui se veut « un dandy », s’habille avec beaucoup de recherches. Il correspond à un grand poète de la fin du XIXème siècle...En fait sa vie est un drame permanent, un taciturne, un homme seul. il cherchait sans cesse à maintenir une gloire qu’il croyait fragile, il ne s'en croyait pas digne et voulait toujours faire plus pour la mériter; il disait à son ami Louis de Robert «  Je ne peux pas dire que j’en jouisse, je n’en sais rien. Si je ne l’avais pas, elle me manquerait, c’est certain. Je ne voudrais pas déchoir. » Rosemonde lui restera extrêmement attachée mais sera la plupart du temps avec Maurice, poète lui aussi. Edmond aura d’autres femmes mais qui compteront peu... les derniers instants seront couverts par les journées de la victoire de novembre 1918...il partira sans bruit...

 

2/Les trois grandes pièces d’Edmond Rostand:

          Rostand après avoir écrit de nombreuses oeuvres poétiques dont les « musardises » en 1890, se fait remarquer par plusieurs pièces qui ont un succès d’estime comme en 1895, La Princesse lointaine et en 1897, La Samaritaine. Trois pièces majeures vont marquer sa vie ; la première qui va compter est Cyrano.

a/ Cyrano :

          Au départ Rostand craignait un échec du fait de particularités de la pièce : sa longueur, le rôle écrasant de Cyrano (1600 vers) crée par Coquelin-aîné (1841-1909), les changements de décors, une bataille sur la scène...En fait, le succès est immédiat et extraordinaire. Dès le premier soir, au théâtre de la porte St Martin, le 27 décembre 1897, c’est un tonnerre d’applaudissement qui n’en finit plus.... Cette pièce, grandiose, héroïque, dépeignant un héros qui se bat même lorsque c'est inutile, fut ressentie comme un air neuf qui alliait le courage à la grandeur. La pièce venait à point pour réconforter une France traumatisée par la défaite de 1870 et la perte de l'Alsace-Lorraine. Elle lui montrait qu'on peut être infortuné dans tous les domaines -naissance, fortune, carrière, amour...- et conserver toujours son panache, être à certains égards au dessus et plus brillant que les puissants comme Valvert ou De Guiche. Par son courage, sa verve et sa force morale, Cyrano était devenu un héros. Le mystère de cette pièce perdure, elle est jouée très régulièrement depuis sa création.

         Le personnage de Cyrano est double, toute sa vie il a porté un secret et ne le laisse deviner malgré lui qu’au moment de mourir. Le panache, les bons mots, les grands mots, les tirades étincelantes caractérisent l’extérieur du personnage, le vrai Cyrano, discret, pudique, lucide, c’est le personnage intérieur qui se livre à la fin de la pièce à Roxane. La critique a été unanime, Sarcey s’écriait « Quel bonheur! quel bonheur! ». Du jour au lendemain ce jeune homme de 29 ans devenait le poète le plus célèbre de France. Le succès de Cyrano eut à l’origine un caractère patriotique on peut même dire, nationaliste. En l’écoutant on pensait aussi a Hugo  et Cyrano faisait revivre un peu le 4eme acte de Ruys Blas ;

 

b/ l’Aiglon :

          Le 15 mars 1900, l’Aiglon obtient aussi un très grand succès mais il est du cette fois ci surtout, à Sarah Bernhardt. Cette très grande actrice a toujours cru en Rostand, bien avant Cyrano et son triomphe. En 1895, celle qui a été surnommée « la voix d'or » est devenue directrice du Théâtre de la Renaissance où elle a crée La Princesse lointaine. Deux ans plus tard, c'est La Samaritaine, spécialement écrite pour elle, qui bénéficie de son tout talent. Devenu célèbre à son tour, Edmond Rostand reste proche d’elle et la chanta même dans un sonnet:

« En ce temps sans beauté, seule encor tu nous restes,
Sachant descendre , pâle, un grand escalier clair,
Ceindre un bandeau, porter un lis, brandir un fer,
Reine de l'attitude et princesse des gestes.

Mais aussi tu sais bien, Sarah, que quelquefois
Tu sens furtivement se poser, quand tu joues
, Les lèvres de Shakespeare aux bagues de tes doigts ! »

        Bernhardt joue l’aiglon en travestit, elle en fait un véritable mythe. Ce héros tragique confirme le coté patriotique d’Edmond. Flambeau, le grognard modèle, flatte le coté bonapartiste de la famille, c’est l’incarnation populaire de la dévotion à l’empereur. L’aiglon est la victime expiatoire de toutes les horreurs qu’ont provoquées les guerres de son père. Parallèlement à Hugo et ses «  châtiments » où Napoléon est puni par la montée sur le trône de son neveu, ici c’est le fils qui sauvera le père. Le dialogue est riche parfois précieux mais avec un souffle puissant dans des tirades qui sont de véritables« morceaux de bravoure ».

Au 1er acte dans la leçon d’histoire, l’Aiglon reprend le professeur D’Obenaus qui considère qu’il ne s’est rien passé en Autriche en 1805. L’aiglon le remet à sa place en évoquant avec passion la veille de la bataille d’Austerlitz :

Il suit l’ennemi, sent qu’il l’a dans la main
un soir, il dit au camp : « Demain ! » Le lendemain
il dit en galopant sur le front de bandière :
«Soldats, il faut finir par un coup de tonnerre ! »
Il va, tachant de gris l’état-major vermeil ;
l’armée est une mer ; il attend le soleil ;
il le voit se lever du haut du promontoire ;
Et d’un sourire, il met ce soleil dans l’histoire !

c/ Chantecler ne sera pas un succès ! :

          Cette troisième pièce est sûrement pour Rostand celle à laquelle il a le plus travaillé et où il s’est le plus donné. Mais pourquoi a-t-il mis des animaux en scène ? C’est une idée classique qu’on trouve d’Esope à « la ferme des animaux » d’Orwell (1945). Très marqué par La Fontaine, ce sera un moyen pour Edmond de décrire la vie mondaine qu’il a recherché mais dont il souffre. Ce sera pour lui l’occasion de critiquer son propre milieu et ses déceptions de poète. La préparation de Chantecler (de 1902 à 1909 ), passe par la connaissance du monde animal:

          Au départ Edmond n’y connaît rien, il va se documenter et s’intéresser à J.H.Fabre (1823-1915) de Sérignan que son fils Jean lui fait connaître. Il l’appellera « Fabre des insectes » et écrira huit sonnets en 1911sur l’homme de Sérignan. Il se passionne pour cet entomologiste solitaire. Jean citera le portrait que son père fait de lui en 1916 : « Henri Fabre. Héros. l’idée fixe. Fabre est un héros moderne, à cause du mur qui est autour de son jardin. Il a tout vu à son point de vue. Que c’est rare, et que j’aime...

La vocation, le message. Vivre sur soi et de soi... Unité de vie...Ne pas s’éparpiller : Fabre, mistral... Soyons dieu, prenons une poignée d’insectes et regardons-les... Fabre eût été grand en toute situation ; rien n’aurait pu l’éblouir. Rien ne doit nous détourner de notre oeuvre.  Prisonnier de son vaisseau comme Fabre de son jardin.

Ne pas cultiver son jardin nonchalamment, parce qu’on est revenu de tout. Aller coloniser, oui, c’est a dire se fixer ailleurs. Passer n’est rien. La vie n’a pas le temps de se déplacer. Il faut se mettre tout de suite à creuser où l’on est... ». Ce texte en dit beaucoup plus sur Edmond que sur Fabre. Il y a chez Edmond l’idée de faire une œuvre en creusant toujours le même sillon, en décrivant toujours le même personnage que ce soit l’Aiglon, Cyrano ou Chantecler, une âme forte qui le passionne mais qui malgré ses sentiments nobles ne pourra qu’échouer, que rater...Il a essayé de nous faire comprendre la grandeur de l’homme en décrivant ses propres échecs !

          Edmond a accumulé pour Chantecler une très importante bibliographie, on trouve en particulier dans la bibliothèque d’Arnaga les livres suivants :

-l’Esprit des bêtes, vénerie française et zoologie passionnelle (1847) ou le Monde des oiseauxTristia, histoire des misères et des fléaux de la chasse en France (1863) d’Alphonse Toussenel (1803-1885). Ce socialiste utopiste, anglophobe et antisémite est surtout connu pour ses travaux sur les animaux et sur la chasse, pleins de propos pittoresques mais aussi de détails fantaisistes

-La vie des animaux illustrée dAlfred Edmund Brehm (1829-1884)zoologiste et écrivain allemand. Ce grand zoologiste, vulgarisateur scientifique a pour rêve de devenir journaliste scientifique et d’écrire des articles de vulgarisation. Il a toujours souhaité transmettre à tous ses lecteurs l’émerveillement qu’il ressent pour la nature. Sa grande œuvre sera l’encyclopédie de zoologie Die Tierleben où il a su à partir de mots simples, s’adresser au grand public.

- l’Iconographie du Règne Animal de Georges Cuvier 1829-1844 par l’entomologiste français Félix Édouard Guérin-Méneville  (1799-1874).

-l’histoire Naturelle de Rémy Saint-Loup sur les oiseaux d’élevage des parcs et faisanderie.

-L’Atlas de Poche des Oiseaux de France, Suisse et Belgique, utiles ou nuisibles", par le baron Louis D'Hamonville (1830-1899)...

          Tous ces livres étaient dans la bibliothèque d’Edmond à Arnaga sur un rayon spécial. Il avait de plus fait venir des établissements Deyrolle,  une collection d’animaux empaillés. Ces animaux ainsi en posture figée servent essentiellement à l'enseignement de la zoologie aux étudiants. Pour Rostand c’est un moyen de s’imprégner de la diversité animale et de vivre avec ces futurs personnages même s’il sont statufiés. Comment ne pas imaginer que Jean lui-même s'imprégnera de toute cette littérature animalière qui guidera son avenir?

          Mais Edmond va plus loin, il installe un poulailler où il avait regroupé toutes les races de coq  qu’il a pu trouver :« Souvent je voyais mon père se diriger vers la basse-cour ; il y faisait de longues stations, appuyé au grillage, tortillant nerveusement sa moustache, ayant l’air de penser à autre chose (JR, droit d’être naturaliste p.35) ». Il en a de toutes les formes même les plus incongrues : la coq aux favoris de linge, le coq malais, le coq sans croupion , le cochinchinois, le combattant , le crève cœur, le padoue... Ainsi Rostand qui aura vécu avec tous ces animaux pourra les utiliser dans sa pièce ; il prendra chacun pour définir un caractère humain qu’il veut dénoncer. Par exemple, le coq, que représente-t-il ? le tragique du poète, et la poule faisane, et le merle ? et les coqs bizarres avec des formes aussi inattendues et compliquées. Cela nous restitue le monde que Rostand déteste qu’il est obligé de rencontrer depuis ses succès au théâtre. Ce n’est pas l’habit qui fait le personnage : Il va en parler longuement dans Chantecler :

« ...Et je n’ai pour habit-pardon d’être si sobre !
Que tout le vert d’Avril et que tout l’or d’octobre !
Je suis honteux. Je suis le coq. le coq tout court,
Qu’on trouve encor, parfois, dans une vielle cour ,
Ce coq fait comme un Coq, dont la forme subsiste
Sur le toit du clocher, dans les yeux de l’artiste,
Et dans l’humble jouet que la main d’un enfant,
Trouve sous les copeaux d’une boite en fer blanc !
 »...

« Je pense qu’en ces coqs rien ne reste du coq ;
Que tout ça c’est des coqs faits de bric et de broc
 »...

« Oui coquards cocardés de coquilles,
Coquardeux, Coquebins, Coquelets, Cocodrilles,
Vous rêviez d’être, ô Coqs ! de drôles de cocos !
Oui mode ! pour que d’eux tu t’emberlucoquasses
Coquine ! ils n’ont voulu ces coqs, qu’être coquasses !...

-Puisque le cocassier, pour varier ses stocks,
Peut plus cocassement cocufier des coqs !-
Et vous ne serez plus, vieux Cocâtres qu’on casse,
Que des coqs rococos pour ce coq plus cocasse
 ! » acte III

          Edmond s’intéresse aux crapauds mais à la différence de Jean qui les chérira, il ne voit leur aspect pustuleux et visqueux ; il imagine un chœur abject; les crapauds de la foret louent Chantecler uniquement pour se venger du Rossignol dont ils ne peuvent entendre le voix pure sans baver et suppurer d’envie. Cette scène était accueillie par une tempête de protestation car bon nombres de « batraciens des lettres » ne supportaient pas de se voir représenter !

          Tout le monde trahit Chantecler, c’est le drame de la solitude du poète :Le coq n’est admiré qu’en apparence dans sa basse-cour. le dindon solennel et pédant, la pintade, princesse du snobisme, le merle persifleur et vaniteux le crapauds qui bavent dans l’ombre...Et le pire, la faisane au merveilleux plumage, plus brillante que le faisan doré, l’oiseau enchanté qui a grandi dans la liberté des bois ne lui apporte pas l’amour qu’il lui témoigne mais au contraire, jalouse, elle va lui ôter sa raison de vivre en lui démontrant que le soleil peut se lever sans qu’il pousse son cocorico du matin ! elle mène à bonne fin sa jalousie amoureuse et le coq voit que le soleil se lève sans lui !

          La pièce « Chantecler » a du être achevée dès 1905 et a sans cesse été retardée du fait de sa complexité et de la difficulté a la monter avec la réalisation des costumes et des quatre décors. prévus à peu près à une échelle au 1/5eme . Les retards ont aussi été dus à la santé très fragile d’Edmond qui a été plusieurs fois malade, à la mort subite de Coquelin qui devait tenir le rôle-titre et qui sera remplacé par Lucien Guitry (1860-1925)... Enfin en 1910 la pièce sera représentée au milieu des inondations de Paris... La générale, le 10 février, comme la première au théâtre de la porte St Martin, verra accourir le « Tout Paris ».

          Le public ne comprend pas Chantecler, ce coq que représente-t-il ? Des décors fastueux et complexes, des costumes curieux qui ne permettent pas de voir les acteurs, des difficultés scéniques pour une histoire, somme toute, banale ! L’attente avait été si longue que le public a été un peu dérouté par ce drame de basse-cour!La critique a même été violente surtout chez les anti-Dreyfusards. Léon Daudet dira: « C’était un joli grelot argentin qui se prenait pour un bourdon de cathédrale! »  Pourtant, pour beaucoup c’est sans doute la pièce de Rostand la plus achevée.

 

3/Mon père au front, les relations avec Edmond:

          Le Rostand de la guerre se révèle vraiment comme il est et non pas le poète cocardier et naïf comme on a voulu le présenter. Bien rare étaient les écrivains de l’arrière qui comprenaient l’âme des combattants et qui en parlant d’eux, savaient trouver le mot juste. Rostand voulait la victoire de la France de toutes ses forces mais en même temps il s’effrayait du prix monstrueux dont elle devait être payée. Cette guerre achevait d’user et de ruiner son corps. Elle va d’ailleurs l’emporter seulement quelques jours après la victoire.

          Mon père en 1915 vers la fin Mai au Nord de l’Aisne, face à Craonne se trouve le 34ème  d’infanterie. Pendant 6 jours en ligne dans des marais...et 6 jours de repos dans les bois. Il était aspirant. Reçu à l’Ecole Normale en 1914, il avait été formé à Libourne et n’avait rejoint le front qu’à la toute fin de 1914. Il avait lu les pièces de Rostand et ses très nombreuses oeuvres poétique. Il se piquait lui-même d’écrire des poèmes. Mon père aimait beaucoup Chantecler : «  Des ma première lecture, je suis sur d’être allé droit au cœur de l’œuvre: pour moi, me semblait-il, pour moi seul, le poète déroulait la longue confidence de ses scrupules, de ses doutes, de sa tristesse intime, de ses héroïques espoirs. j’avais failli écrire à Rostand. »

          Dans le groupe qu’il commandait, il y avait deux basques, jardiniers d’Arnaga qui ne savaient pas écrire et qui voulaient envoyer des nouvelles à leur maître Rostand. Sceptique, mon père fait une lettre en décrivant la vie dans les tranchées et en demandant à Edmond de leur envoyer un Cyrano dédicacé. Il leur a répondu dans les trois jours et leur a fait parvenir non seulement Cyrano mais aussi Les musardises et Chantecler. Des colis sont arrivés régulièrement. Ils contenaient du tabac, des cigarettes, des pipes et même un jour, une douche . Rostand a été très marqué par cette guerre, il se rendait chaque jour à l’hôpital de Larressore, près de Cambo. il y faisait le courrier des blessés qui ne pouvaient plus ou ne savaient pas écrire. Cette épreuve fut pour lui très lourde à porter, sa santé déclinait, ses aventures sentimentales ne le satisfaisaient pas...il était heureux de suivre des soldats au front.

          Mon père va lui écrire régulièrement, lui parler de Chantecler. Il lui évoquera ce que cette pièce lui apporte en ces si tristes temps de guerre : «  Ici, vivant dans la foret quand ce n’est pas dans la tranchée, en ce pays qui n’est pas si éloigné de Château-Thierry, j’apprends à connaître les bêtes de la Fontaine qui sont les vôtres. Je ne sais pas de vers où la benoîte cruauté des Nocturnes s’exprime en traits aussi forts que dans votre extraordinaire ode à la nuit. J’entendais hier le rossignol, il m’a semblé qu’il chantait votre villanelle...littérature ? » (la villanelle est, en littérature, une sorte de petite poésie pastorale)...Non; mais amour de la nature et de ce qui vit en elle, amour de la terre de France que nous défendons... et comme mon admiration de Chantecler trouve aisément sa place dans mon âme de soldat !... 

          Rostand  va lui répondre avec beaucoup d’émotion :«  Vous m’avez écris une bien belle lettre. Bien consolante pour le  poète qui se sent inutile, dont on n’a pas voulu aux armées, et qui souffre, et qui n’a besoin qu’on lui répète un peu qu’il n’a pas été, avant, inutile. Que j’aurais aimé, ayant connu bien des joies, terminer ma vie sur le champ de bataille, et que ma mort signe mon œuvre ! Enfin, quelques belles lettres des tranchées m’ont aidé à supporter ma souffrance!...Merci, mon ami. Mais vous, mon Dieu, ne vous faites pas tuer. On m’en a tant tué, de mes amis, qu’il faudra bien qu’on me les remplace !...

Vous me feriez plaisir, aussi de me dire très franchement ce qui pourrait être agréable ou utile à votre section. Voulez-vous me permettre de l’adopter un peu ?...

Voici l’été ; j’ai entendu dire qu’on fabriquait des appareils à douches pour les régiments ; il me semble qu’on doit souffrir de l’absence d’hydrothérapie ; croyez-vous que je pourrais vous faire parvenir cela ?...

Revenons à la poésie. Il est vrai que je pense bien avoir un peu deviné, dans Chantecler, et ce qu’il fallait et ce qui allait arriver. J’ai toujours été optimiste. J’ai toujours cru fermement que sous le passage de l’Epervier, on se serrerait autour du coq. Ceux qui pensaient que j’exagérais littérairement la cruauté des nocturnes peuvent voir... »

          Les lettres se sont succédé régulièrement. Rostand a écrit à mes grands parents à Bordeaux pour leur parler de leur fils au front. Dans une lettre suivante : «  Mon cher ami, vous pouvez dire ou faire dire au lieutenant–colonel Olive qu’il va recevoir pour le 3ème l’appareil à douche que je viens enfin de trouver ici tel que je le rêvais. On me dit qu’il peut rafraîchir et laver mille hommes par jour... ».

          Une véritable relation paternelle s’installe entre eux deux. dans une lettre d’octobre 1916 Rostand montre son épuisement : «  Mon cher Enfant, je rentre de Marseille où j’ai pu, transporter le corps de ma  pauvre mère qu’un mois après sa mort. Affreux voyage ! Ceci vous explique un peu mon silence... Je suis surchargé de besognes. J’ai dû au milieu de ma tristesse, aller parler à Lyon. J’ai pris différents engagements, malgré mon état de santé ; je ne sais plus où donner de la tête... Il est vrai que ceux du front soutiennent ceux de l’arrière... »

          Mon père a été blessé deux fois, le 23 Mai à Verdun et la deuxième fois dans la Somme le 31 décembre 1916. Cette deuxième blessure, très grave à la jambe, va entraîner une longue convalescence à Deauville. En 1917 au milieu d’avril partant pour Bordeaux, il va rencontrer Rostand , ce sera la seule fois: « Rostand m’avait donné rendez-vous vers six heures du soir, avenue de la Bourbonnais. Quand j’entrai dans la chambre assez banale, nouvellement louée, où il était couché sur un divan, la figure un peu lourde, le teint jauni, mais le front magnifique et, dans ses yeux gris une douce lumière, moi qui le voyais pour la première fois je le reconnu...Je ne citerai pas de propos : il n’avait pas de paroles ingénieuses toutes prêtes pour éblouir ses visiteurs ; il ne me parla que de moi, des miens de mes camarades, -et presque à demi voix, sur le ton de ses lettres...d’autres l’ont connu,  disent-ils le ton empanaché, volontiers gamin, faisant tinter les éperons invisibles dont il parlait à trente ans. Moi je ne revois de lui que la douceur d’un sourire un peu triste... ». Il ajoutera dans une conférence plus tard : «  J’ai trouvé un homme pudique, réservé triste et, pour ainsi dire seul. Il donnait l’impression de traîner une immense mélancolie... »

          Le 2 décembre 1918, au début de l’après-midi, il disparaissait. Il avait vu la victoire, sans ses lendemains. Mon père a appris sa mort tout à fait brutalement: «  Dans un hameau de l’Yonne un soir d’hiver, vingt jours après l’armistice, un journal, brusquement, m’apprit sa mort, cette mort qu’il avait prévue, désirée peut-être à certaines heures. Une phrase me hantait au milieu de mes larmes, une phrase de la première lettre qu’il m’avait écrite : « Que j’aurais aimé, ayant connu bien des joies... que ma mort signât mon œuvre »... cette mort paraphrasant son œuvre, comme le trait large et noir dont il aimait souligner son nom. »

A sa mort on a trouvé un carnet avec :

Je ne veux que la victoire.
Ne me demandez pas après ?
Après, je veux bien la nuit noire
Et le sommeil sous les cyprès.

          En 1928, mon père écrivait un article pour la Revue des deux Mondes, où il évoquait ses relations avec le poète et il s’adressait à lui: « Nous le comprenons maintenant, mon maître, votre sourire de tristesse et de confiance, d’admiration et de bonté. Il se peut que la vie n’ait pas de sens, ni même la mort; mais l’humble  effort de l’homme sait imprimer un ordre à ce chaos et voiler de noblesse, le plus ingrat destin. Parce que, plus qu’un autre, cette angoisse vous obsédait qu’en effet les choses ne soient que ce qu’elles sont, vous aviez voué votre génie à la gloire des deux sources de lumière qui transfigurent le monde, le Soleil et l’AmeEt parce que vous avez cru à l’homme, a l’homme surtout de votre sol et de votre sang, vous avez mérité de voir la victoire,- et de n’en pas voir le lendemain. »

          Le 2 décembre 1968, mon père présentait au St. Georges à Marseille pour honorer les cinquante ans de la mort du poète, un exposé sur Edmond Rostand. Il donnait une interview au « Méridional »  dans laquelle on lui demandait : « Quelle tournure d’esprit avait Edmond  Rostand? et il a répondu: « La gentillesse, c’était d’abord le trait dominant de son caractère et aussi l’amour de la musique... Les héros de Rostand sont des ratés. Cyrano est un raté de génie. Il aime Roxane mais c’est Christian qui obtiendra l’amour de Roxane. L’Aiglon... qu’elle fantastique destinée, mais aussi, quel ratage historique ! Et Chantecler, c’est l’histoire la plus triste du monde.. ». Le tragique de Chantecler a aidé des soldats de cette terrible guerre. Edmond, personnage tragique lui-même, en disparaissant en 1918 a été un des derniers vrais romantiques.

 

II/ Jean Rostand:

1/Le personnage :

          Tout au départ sépare Jean, le scientifique, d’Edmond le poète, pourtant malgré les distances existant entre les deux leurs relations seront très proches. Michel Déon dans son discours (Acad. Franç. 1979) a fait ainsi l’éloge de Jean : « Quel merveilleux spectacle pour un enfant que celui de la consécration d’un père peut-être d’autant plus aimé qu’il était éloigné, distant avec son deuxième fils. Si discret qu’il ait été sur sa vie privée, Jean Rostand dira, un jour, du poète de Cyrano : « Oui, je l’ai aimé, profondément, je ne l’ai pratiquement jamais quitté, je l’ai respecté comme je n’ai jamais respecté personne après lui, et c’est justement pour cela qu’il n’y a jamais eu entre nous de véritable intimité. Je le plaçais trop haut ; il m’était inaccessible. ».

          Comment dans ce milieu de poète est entré le goût du monde animal? Jean explique que « ma dilection pour Chantecler fut l’une des racines de mon être profond ». Il a été entre le coq et les insectes...Le goût des Sciences, Jean l‘explique dans « Le droit d’être naturaliste » (J. Rostand 1963 ): « En ce goût tout spontané pour l’insecte, il y avait quelque chose de primitif et d’indéfinissable, qui était de l’ordre de l’affectivité et de l’instinct, -une sympathie physique, une sensualité, plutôt une curiosité. Je n’attendais rien de ces petits êtres, je ne leur demandais que d’exister ; ils m’étaient plus précieux que les plus beaux jouets sortants des magasins ; avoir rencontré une cétoine sur une corolle éclairait ma journée. »...

...«  Peu à peu de l’insecte je passai à la biologie...Par Fabre j’avais été initié à la troublante immensité du mystère vital... c’est dans ses livres que, pour la première fois, je rencontrais les noms prestigieux de Pasteur, de Claude Bernard, de Darwin, et aussi les mots, si lourds, de parthénogenèse et de transformisme... N’ayant lu ni Jules Verne ni Fénimore Cooper, ni même Alexandre Dumas, ayant passé tout droit de la bibliothèque rose et du général Dourakine aux souvenirs entomologiques, je dérivais tout naturellement dans la biologie mon besoin de péripétie, de hauts faits et d’aventures. »...

Avec malice, il expliquera plus loin...« On ne me laissait pas tout lire en ce temps là, car on s’était avisé que l’histoire de la nature renferme des chapitres qui ne sont pas à l’usage de l’enfant. Aussi fut-il décidé que le secrétaire de mon père, M. Labat-un petit homme docte dont la vivacité érudite devait passer dans le pic vert de Chantecler- que M. Labat examinerait en premier tous les volumes que je souhaitais lire et que le cas échéant, il joindrait par des bandes de papier collant les pages qui devaient m’être soustraites. Je conserve encore dans ma bibliothèque maints portant la trace de cette expurgation. J’ajoute que, très consciencieusement, je respectais les fragiles scellés qu’il m’eut été facile de faire sauter, mais je ne jurerais pas qu’en soulignant le mystère qu’ils avaient mission de me dérober, ils ne furent pas pour quelque chose dans l’extrême intérêt que je devais porter plus tard aux phénomènes de la génération animale. »

          Après les lectures à Arnaga, le savant en herbe a un professeur de Sciences qui réalise devant lui, une dissection de grenouille. La chimie le passionne. Il rencontre Jean Lhermitte (1877-1959) le grand neurologue qui séjourne à Cambo; il visite le laboratoire qu’a installé Jean mais dont l’odeur fait fuir tout le monde ! Jean dira: «  Notre jeune biologiste s’efforçait de dépister les conditions déterminantes de la sexualité par la voie expérimentale...j’assistai aux premières recherches poursuivies chez le lapin dans le désir de préciser si une influence hormonale ne serait pas déterminante du sexe. ». En fait Jean a tenté d’obtenir, en injectant des hormones à des lapines femelles, des naissances exclusivement de males... et ceci sans grand succès !

          Ses études s’organisent bizarrement; en 1912, il prépare le PCB à Arnaga sous la direction d’un précepteur. L’année suivante comme son père est à Paris, il suit des cours à la Sorbonne. Il passe ses certificats de licence. De 1915 à 1918 il est au Val de Grâce mobilisé pendant la guerre , il prépare des vaccins anti-typhiques et parallèlement étudie dans un laboratoire de la, faculté des Sciences. On peut se demander pourquoi, il s’est contenté d’une licence...Il se trouve en fait très déçu par les professeurs de la faculté: « Je ne sais, mais toujours il y a que je ne parvins pas à reporter sur les maîtres de la Sorbonne quelque chose des sentiments extrêmes qu m’inspirait le vieillard de Sérignan et mes grands hommes d’autrefois. ». Comme Fabre plus de 50 ans auparavant il ne se sentait pas à l’aise avec les doctes de la faculté... On lui reprochait surtout « une odeur suspecte de littérature » ! il cherche un maître pour diriger son travail de recherche mais il semble ne pas en avoir trouvé... il renonce à poursuivre ses études.. il veut être libre et indépendant, il fera sa recherche à lui, pas celle organisée et programmée dans un laboratoire mais celle d’un amateur qui poursuit l’originalité de ses idées...

          Jean Rostand se marie en 1920 avec Andrée Mante, sa cousine germaine, mariage d’amour  le 10 avril 1920! ils auront un fils François (1921-2003) qui sera un grand intellectuel. Arnaga est vendu, la maison se vide. Grâce à la Comtesse de Noailles, il vient s’installer en 1922 dans une maison de Ville d’Avray au 29 rue Pradier dans la demeure qu'avait occupée la décoratrice Emile Valtesse de la Bigne. Il y vécut jusqu'à sa mort en 1977. C’est là que tous les dimanches après-midi, il recevra tous ceux qui désirent lui parler. S’il monte un vrai laboratoire et commence à expérimenter sur la reproduction, il va choisir ses animaux d’expérience et pour lui, il n’y aura pas de doutes, ce seront les grenouilles ou les crapauds ! « Pourquoi certains biologistes choisissent-ils crapauds et grenouilles pour objets d’expériences ? A cela on peut répondre-ces amphibiens-offrent des avantages particuliers à l’étude de certains problèmes. A chaque animal sa spécialité d’enseignement. La mouche du vinaigre excelle à nous instruire sur l’hérédité ; les volailles, sur les caractères sexuels ; les amphibiens sur l’œuf, la fécondation, le développement embryonnaire. Les crapauds et les grenouilles 1953» 

          Mais en même temps, le biologiste de bonne famille prend conscience de la vie sociale de l’époque, ce n‘est plus le cadre doré du pays basque; ce garçon se révolte de ce qu’il voit autour de lui : «  Vers la quinzième année, je me laissai détourner du spectacle de la vie animale par celui de la comédie humaine ; j’éprouvai alors un certain malaise, et qui me surprenait moi-même, en constatant l’existence des catégories sociales et en prenant conscience de la difficulté des rapports entre supérieurs et inférieurs, riches et pauvres, maîtres et serviteurs. » p.59. « Etre de bonne famille, c’est nécessaire et suffisant ! » dira-t-il

Il aura une tenue sans aucune recherche, il se veut à l’opposé de son milieu...Anna de Noailles le pousse à écrire, il va alors à coté de ses recherches en biologie, rédiger toute une série de textes moralistes où il peint ce qu’il ressent de la société de son temps: On aura ainsi, « Le Retour des pauvres (Paris, Stock, 1919 - publié sous le pseudonyme de Jean Sokori) » , « La Loi des riches (Paris, Grasset, 1920) ». « Pendant qu'on souffre encore (Paris, Grasset, 1921) », « Ignace ou l'écrivain (Paris, Fasquelle, 1923); », « Deux Angoisses : la mort, l'amour (Paris, Fasquelle, 1924); », « De la vanité et de quelques autres sujets (Paris, Fasquelle, 1925) », « Les Familiotes et autres essais de mystique bourgeoise (Paris, Fasquelle, 1925)», «  De l'amour des idées (Paris, Aveline, 1926) et « le Mariage (Paris, Hachette, 1927) »....

« Ainsi très tôt, s’ébauchait sur le papier un petit essai satirique, la loi des riches, que devenu homme je terminai et publiai-essai qui, dans mon esprit avait valeur d’un geste, d’un acte symbolique beaucoup plus qu’une manifestation littéraire. C’était en somme une sorte de déclaration d’animosité envers mon milieu social, et par quoi je gagnais l’impression soulageante de me désolidariser d’une certaine façon de vivre et de penser...Puis me voila entraîné à composer d’autres essais.  J’avais pris l’habitude de noter, dans un petit carnet que je portais sur moi, de noter dis-je, toutes les réflexions qui me venaient à l’esprit sur les questions de psychologie sociale...

Qui donc était-je, en définitive ? Pourquoi cette sévérité aux mœurs de ma classe ? pourquoi cette gène, voisine de la honte en face de ceux que le sort avait fait naître plus bas ? ... C’était un fait : j’étais en proie au démon de moraliste. » 

          Jean Rostand va se passionner pour les travaux de Thomas-Hunt Morgan (1866-1945)- généticien américain qui après avoir étudié la zoologie et les variations phénotypiques de la mouche du vinaigre la Drosophileva être un pionnier de la génétique. il recevra le Prix Nobel de médecine en 1933 pour avoir démontré que les chromosomes sont les supports physiques de l’information génétique. Jean fait sa première communication à la Société de Biologie sur l'inoculation de sperme desséché dans l’œuf de Grenouille. En 1928, Il publie sur Morgan « Les chromosomes, artisans de l'hérédité et du sexe ». C'est le début de sa carrière de vulgarisateur scientifique. En 1933, il commence ses travaux sur l'action du froid sur le doublement chromosomique de l’œuf parthénogénétique de Grenouille. Par la suite, il réalise plusieurs travaux sur les oeufs d'Amphibiens en inoculant des noyaux embryonnaires dans des oeufs vierges de grenouilles ce qui provoque la triploïdie dans les oeufs fécondés, en inhibant la segmentation de l’œuf par injection de ribonucléase, en découvrant l'action de la glycérine sur la résistance des cellules à la congélation ; cette réaction a été depuis nommée "l’effet Rostand". En 1953, il écrit « Instruire sur l'homme » où il attaque le « mitchourinisme » théorie soutenue par le russe Lyssenko qui traite la génétique de suppôt du capitalisme ! Il devient Président d'honneur de la Société Zoologique de France.

          Il étudie aussi la parthénogenèse, c’est à dire le développement d’un oeuf sans père ; on parle aussi de gynogénèse quand un ovule est fécondé par un spermatozoïde irradié, ayant donc perdu son génome. (La Parthénogenèse animale ,Paris, P.U.F., 1949). Jean Rostand participe en 1936 à la création de la section de biologie au Palais de la Découverte (Paris). Il analyse la polydactylie naturelle de la Grenouille verte. Il a travaillé entre 1947 à 1970 sur les « étangs à monstre ». Dans certains d’entre eux, les grenouilles qu'il pèche ont en général beaucoup plus de doigts que la normale, 6 à 8! avec Pierre Darré il va analyser cette curieuse anomalie. Elle n'est pas héréditaire et semble due aux milieux ambiants. Découverte dans un étang proche de Concarneau, il a appelé cette particularité, l'anomalie P. Il va trouver des atteintes beaucoup plus sévères. Il va alors s'intéresser à la tératogenèse et suppose la présence d'un virus. Pierre Darré a continué l’œuvre de Rostand en mettant en place dans les Landes la station de Pouydessaux que l’on peut visiter régulièrement et où beaucoup de choses parlent de notre grand biologiste.

          Rostand reçoit en 1951, le Grand prix littéraire de la Ville de Paris. Ses recherches sont rigoureuses mais ce sont celles d’un autodidacte qui tente des expériences limitées suivant ses goûts et ses intuitions personnelles. S’il n’avait que cela, on ne retiendrait peut-être pas son nom. En fait il a réalisé beaucoup plus. Je dirai plutôt que c’est un homme «autour de la science » qui nous fait toujours rêver.

          Mon père veut publier les lettres d’Edmond. Il écrit à Jean qui naturellement acceptera. Mon père va d’ailleurs avoir des relations très étroites avec cette famille. Lorsqu’il va être chargé de corriger le texte de Proust « A la recherche du temps perdu », il utilisera les manuscrits de Madame Mante-Proust.

 

2/Mes rencontres avec Jean Rostand à Ville d’Avray:

          M’intéressant aux sciences naturelles, mon père m’incite à aller rendre visite à Jean, le dimanche après-midi où sa maison était ouverte. J’y suis venu dans les années 1955, et j’ai poursuivi régulièrement de telles rencontres. Ainsi je gravissais la colline de Ville-d’Avray pour rencontrer un homme d’une très grande simplicité. Ces réunions regroupaient moins de dix personnes, tous les sujets du moment étaient évoqués, Jean parlait peu mais demandait à chacun son avis. Il était très ouvert dans ses idées et acceptait l’avis de chacun s’il était argumenté...ses petits yeux pétillaient sous un grand front dégarni, sa chevelure broussailleuse couvrant l’arrière de la tète. On rencontrait des personnages célèbres qui venaient voir le maître, mais tout se faisait à pas feutré, on était entre gens de bonne famille !

          Jean parlait du goût des sciences biologiques et l’opposait à celui des mathématiques. Rostand défendait l’esprit « naturaliste », l’observation, l’émotion devant la vie de la nature... Rostand pensait que l’émerveillement devant un animal, l’esprit vagabond, l’émotion étaient un des points essentiels dans la découverte de la nature. Il croyait plus à l’impulsion qu’au raisonnement, plus à la passion qu’à la déduction scientifique. Il expliquait qu’il fallait au moins au départ un engagement qui n’avait rien de logique! Ces dernières années ne donnent pas raison à Rostand, la complexité méthodologique fait que les disciplines physiques chimiques et même mathématiques deviennent essentielles en biologie… je reconnais pourtant que personnellement je partage tout à fait les intuitions et l’avis de Jean Rostand !.

Pourquoi aime-t-on un animal? «  C’est assez souvent qu’on me demande -Quand en aurez-vous fini avec les crapauds et les grenouilles ? Il  est évident que cette question est dénuée de sens. Ni moi ni personne nous nous n’en aurons jamais fini avec les grenouilles et les crapauds, non plus, qu’avec aucune autre sorte de bêtes, car toutes elles recèlent de quoi fournir à des recherches et à des interrogations sans nombre. » Je sais que lorsque j’ai commencé à faire de la recherche je me suis posé la question de Rostand : Quel est mon animal moi qui vais travailler sur la marche…j’ai choisi le crabe...qui marche de travers ! Le goût de la nature, la vie animale, il y a du JH. Fabre dans cet homme là, comme lui il a son laboratoire mais lui ce sont des cristallisoirs bien rangés sur une table en bois, ce sont les étangs que l’on parcourt au printemps pour ramasser des pontes de grenouilles...ce sont des têtards qui grouillent dans l’eau claire...

a/ L’écrivain  scientifique

          Jean est un extraordinaire conteur, s’il expérimente avec ardeur, il sait parfaitement raconter la science ; il le démontrera dans la plupart de ses ouvrages que nous allons maintenant évoquer :

- C’est « Bestiaire d’amour » de 1958. Il écrit un texte où il présente les différents accouplements animaux, avec leurs particularités. Les dessins très suggestifs sont de Pierre-Yves Trémois. Peut-être l’exemple le plus frappant est celui des libellules qui s’accouplent en vol en formant avec leur deux corps, un cœur ! les libellules pratiquent le plus étrange mode de fécondation. Ici, l’appareil inséminateur du mâle se trouve très éloigné de l’orifice qui donne issue à la semence... le mâle amoureux commence donc par incurver en dedans son long ventre flexible pour en amener la pointe contre l’appareil copulateur...il saisit la femelle par le cou...ainsi tenue la femelle replie , à son tour son abdomen qui par le bout vient chercher l’organe masculin. Le couple forme alors une sorte de cœur,  dont la pointe est marquée par la tête du mâle  et l’échancrure par la tête de la femelle...le pénis dur et saillant, amènera la semence dans le corps féminin.( p.54:)

Il parle aussi en scientifique de l'accouplement humain, il décrit avec un enthousiasme peu commun le trajet des spermatozoïdes en route vers l’ovule féminin: « Voici la semence propulsée, les parois féminines ruissellent de la liqueur vivante, où grouillent les cellules. les spermatozoïdes ont abordé un monde nouveau. Quel trajet il leur reste à accomplir avant d’atteindre les lieux réservés à la fécondation!...Avant même qu’une nouvelle vie ne commence, c’est une lutte sans merci que doit livrer l’élément masculin...un grand nombre seront éliminés en cours de route... quoi qu’il en soit, cinglant de leurs flagelles le mucus utérin, les spermatozoïdes s’élèvent. Ils nagent en tout sens, comme de minuscules têtards. Ils décrivent des arbres spiralés, généralement en sens inverse des aiguilles d’une montre, et déjettent leur tête de droite et de gauche, cependant qu’elle tourne autour d’un axe...Mais des plis et replis compliqués hérissent la muqueuse. Dans ce rude labyrinthe, bien des spermatozoïdes s’arrêtent ou s’égarent... Le follicule mûr ayant crevé, l’ovule a chu dans le pavillon de la trompe. Il descend... C’est le moment critique où l’un ( spermatozoïde) d’entre eux, à l’exclusion de tous les autres va se voir désigné pour survivre et pour sauver ses chromosomes...l’un d’eux de quelques microns en avance sur les autres, faufile sa tête pointue dans la zone pellucide. Il heurte le protoplasme de l’ovule. c’en est fait. Une chance irrévocable l’a élu. C’est lui qui fécondera, lui qui fournira au nouvel être ses vingt-trois chromosomes. »

b/ l’essayiste  et le moraliste:

         Rostand n’imagine pas une science laissée au hasard... il tente d’en comprendre la rôle dans la société de son temps et cherche à déterminer l’importance qu’elle peut avoir... Il n’a plus du tout l’esprit naïf des scientifiques du XIXeme siècle, mais au contraire s’inquiète de découvertes qui pourraient nuire à l’homme lui-même. Les titres de ses ouvrages sont éloquents , « Espoir et inquiétude de l’homme, 1959 » « Biologie et humanisme 1964 » et en 1967... « Inquiétudes d’un biologiste »…en voici quelques citations: « La science la plus proche de l’homme devra avoir le pas sur la moins proche, la science de la vie sur la science de la matière, la science de l’esprit sur la science de la vie, une telle coordination est devenue une nécessité sociale, et , tant qu’elle ne sera pas inscrite dans les faits, nous ne pourrons accueillir sans inquiétudes les inventions du génie humain. » ou bien : « L’homme est devenu trop puissant pour se permettre de jouer avec le mal. L’excès de sa force le condamne à la vertu.»

 ou bien:" On voudrait être sûrs que l’homme pourra toujours s’accepter, se supporter, s’assumer sous la nouvelle figure qu’il se donne. On voudrait être sûrs qu’il pourra s’adapter à tout ce qu’il s’ajoute, et que ses innovations ne finiront pas par offenser ce que l’on pourrait appeler la sensibilité interne, la cénesthésie de l’espèce. de même qu’il est des seuils de radio-activité à ne pas dépasser, de même dans l’ordre spirituel, il y peut-être des seuils mystérieux qui ne doivent pas être franchis sous peine de mettre l’animal humain en état de désarroi. "

          Il milite contre l'armement atomique. Il est d’ailleurs anti-militariste. N’a-t-il pas écrit «On peut choisir son régiment, mais partout il faut marcher au pas.»?. Il est un athée convaincu, libre penseur, président d'honneur de la Libre-pensée. Loin cependant d'être sectaire, il montre une grande ouverture d'esprit et beaucoup d'honnêteté intellectuelle. Lors du procès de Bobigny autour de l'avortement, en 1972, il témoigne en faveur de la défense.

Le « Ce que Je crois » de 1953  est un résumé de ses pensées les plus profondes, citons en quelques unes: -«  Tout ce qui est dans l’homme de plus élevé...tout ce pour quoi nous serions portés à le mettre à part dans la nature,...je ne parviens à y voir que l’épanouissement...que la majoration de ce qui déjà se montre dans la vie pullulante et  anonyme des micro-organismes... »

-«  Persuadé que la conscience ne peut exister indépendamment d’un substrat matériel, je suis fermement moniste, et ne vois d’ailleurs qu’une nuance entre le monisme dit matérialiste et le monisme dit spiritualiste... »

-«  Je crois que l’homme vient d’un animal, mais je n’ai jamais dit que je croyais savoir ce que c’est qu’un animal ;
Je crois qu’un enfant vient -corps et esprit- de ses parents, mais je n’ai jamais dit que je croyais savoir ce que c’est qu’enfanter.
Je crois que la vie vient de la matière, mais je n’ai jamais dit que je croyais savoir ce que c’est que la matière. »

-«  Ma sévérité envers l’occultisme n’est point refus de l’inconnu. Bien au contraire, c’est dans la mesure où la nature toute normale me parait emplie de vrais et francs mystères que je repousse ces mystères de mauvais aloi. Il y a pour moi plus d’inexplicable dans le protoplasme que dan s l’ectoplasme, dans la division d’une cellule que dans toutes les histoires de tables tournantes et de fantômes. »

-« Que l’insatisfaction de l’esprit soit notre lot, qu’il faille nous résigner à vivre- et à mourir- dans l’anxiété et dans le noir, telle est une de mes certitudes. »

-«  Je suis à peu près sur que l’époque ne peut être plus lointaine où l’on s étonnera que, durant tant de siècles, tant de choses aient pu rester le privilège de si peu de gens, et que la société ait pu se partager en groupes si inégalement traités... »

          On a beaucoup attaqué Rostand pour sa position sur l’eugénisme. Je soutiens que c’est parfaitement à tord. Il a seulement dit que l'homme de science qui a toujours soif de connaissance, qui est en recherche permanente, voudra lorsqu’on connaîtra le génome essayer de l'améliorer pour faire une race humaine supérieure. Quand on voit les connaissances aujourd’hui, on peut dire qu’ il avait d'ailleurs des idées un peu naïve sur les façons de les modifier. Voilà exactement sa pensée : « Toucher à cela, qu'elle responsabilité… mais la responsabilité sera-t-elle moins grande si, prenant résolument le parti de l'inaction, de la non-intervention, nous frustrons l'homme des élèvements qu'il pourrait devoir à une judicieuse application de la science. Notre inertie, notre passivité non moins que notre zèle, nos refus non moins que nos consentements, nous engagent: ils concourent à faire l'homme, c'est à dire-pour ceux qui avouent ne pas savoir ce que c'est que l'homme- à façonner du mystère et à construire l'inconnu. (l’avenir de l’homme 1956) »

 

c/ l’écrivain des sciences :

          Non seulement il s’est voulu être scientifique mais il a voulu raconter la naissance de la science à partir de portraits savoureux. Il a été fasciné par la façon dont s’est instauré le raisonnement scientifique et sa rigueur. Il a ainsi dépeint de nombreux  personnages célèbres comme Descartes, Réaumur, Spallanzani, Cl. Bernard, C. Richet, Zola... A propos de René de Réaumur (1683-1757), physicien passionné qui a décrit de très nombreuses espèces d’insectes: « Réaumur étendit ses curiosités à tous les domaines de la science et de la technique, depuis la mathématique jusqu'à l'entomologie. Inventeur, il propose de nouveaux procédés pour la préparation des fontes, de l'acier, du fer blanc, pour la forge des ancres et la fabrication de la porcelaine. Physicien, il construit un thermomètre qui introduit une plus grande précision dans le repérage des températures.

Se passionnant pour les mœurs des petites bêtes plus que pour leur structure, moins attentif aux raffinements de leur organisation qu'aux ressorts de leur comportement, il fonde l'entomologie dynamique, et, plus généralement, la science des mœurs animales »

Il avait aussi un faible pour l’italien Lazzaro Spallanzani (1729-1799) qui a réalisé des expériences sur la digestion. Il s’étonnait que ce curé soit si peu pudique lorsqu’il expérimentait sur la reproduction :" Son zèle de Physiologiste l'entraîne parfois hors des normes de la bienséance. Comme il se promène dans le parc de l'Ambassade de France, avec des gentilshommes et des dames, voilà qu'il tombe en arrêt devant un couple de crapauds; il ne tient pas de faire à ses compagnons interdits une leçon circonstanciée sur le mécanisme de la génération animale."

          Jean Rostand n’aurait pas aimé que l’on parle de lui, il était trop humble. Certes il avait appris de sa famille qu’il fallait s’imposer et vivre dans les salons mais il avait trouvé à Ville d’Avray un compromis qui lui permettait d’appréhender ses têtards tout en discourant avec les amis qui venaient le voir. Il ne dédaignait pas les honneurs mais il ne courait pas après, c’était un homme simple, un humaniste à la Montaigne.

 

En conclusion, nous avons présentés deux personnages inclassables, mais de grands personnages. Contestés, critiqués, ils n’ont pas suivi les voies classiques, s’enfermant dans un palais ou dans une modeste villa, ils ont voulu témoigner sur leur temps. Est-ce la consanguinité ? ils se sont isolé pour essayer d’être eux-mêmes sans les autres...Edmond est un romantique tragique hors du temps et Jean plutôt un sage du siècle des lumières qui place sa foi en la science.

 

Références :
Clarac, P, 1928. Lettres d’Edmond Rostand pendant la guerre. Revue des deux Mondes, 1er décembre. 548-564.
Clarac, P. 1937. Le vrai visage d’Edmond Rostand. Sud. 144, 12-13.
Darré, P. Centre Jean Rostand Pouydesseaux, 40120 Roquefort, France
Migeo, M. 1973. Les Rostand. ed. Stock.pp. 290.