Jean-Baptiste Lamarck, Charles Darwin et la théorie de l'évolution: une révolution au 19 eme siècle - CLARAC

"Jean-Baptiste Lamarck, Charles Darwin et la théorie de l'évolution: une révolution au 19 eme siècle" par M. François Clarac le 22 octobre 2009

 

On fête cette année à la fois, le 200eme anniversaire de la publication du français Jean-baptiste Lamarck « la Philosophie zoologique », livre où il développe sa théorie transformiste, et le 200 eme anniversaire de la naissance de l’anglais Charles Darwin.

Jean-Baptiste Pierre Antoine de Monet, chevalier de Lamarck né le 1er août 1744 à Bazentin dans la Somme et mort à Paris le 18 décembre 1829, est un naturaliste célèbre pour avoir proposé une nouvelle science, la « Biologie » et avoir précisé le premier l’hypothèse du « transformisme », une théorie matérialiste expliquant l'évolution des êtres vivants.

Charles Robert Darwin, lui est né en Angleterre, le 12 février 1809, dans la maison familiale de Shrewsbury dans le Shropshire. Il est mort le 19 avril 1882 à Downe, dans le Kent. Cet homme de science a eu une influence majeure sur la connaissance des processus biologiques avec ses travaux et sa théorie sur l'évolution des espèces vivantes par  « la sélection naturelle ».

 

          Si on compare les deux célébrations, le contraste est saisissant; il n’y a pas de semaines sans qu’une conférence, une interview, un congrès, ne célèbre les travaux de Darwin. Même le journal "Le monde" lance une publication à grand tirage des vingt livres qui ont révolutionné l'histoire. "L'Origine des Espèces" est le premier de la série. Lamarck n’a droit qu’à quelques interventions favorables mais bien souvent il sert un peu de faire valoir à l’Anglais. Nous tenterons d’expliquer ce fait tout en montrant ce qu’il y avait d’extraordinaire dans ses hypothèses qui ne faisaient plus de l’homme un être unique, crée au dessus de la nature, mais seulement un simple produit, certes remarquable, de l’évolution.

          A ce titre, il y a eu, à trois siècles de distance deux découvertes fondamentales, l’héliocentrisme du moine Polonais Nicolas Copernic (1473-1543), et l’évolution biologique de Darwin. Ces deux évènements ont démontré que la terre tournait sur elle-même sans être le centre du monde et que l’homme n’était pas le centre de la vie. La mise en évidence de l’évolution des êtres vivants va induire des querelles et des bouleversements tout aussi importants que ceux crées par Copernic lorsqu’en astronomie il expliquait que la terre tournait autour du soleil en un an, la plaçant au même niveau que les autres planètes. Avec Darwin, c’est l’homme qui n’est plus l’être unique du monde, il n’est que le résultat d’une longue évolution animale.

 

          Nous aborderons successivement comment cette idée d’une évolution de la nature est apparue peu à peu en France mais a été l’objet de très grandes préventions. Nous décrirons ensuite la vie de Darwin et comment lui qui au départ se destinait a être pasteur, va proposer une théorie qui le mettra en opposition totale avec son église. Dans une dernière section nous montrerons que dans cette hypothèse, l’homme est un être biologique en étroite relation avec le monde vivant, ce qui va provoquer des discussions qui durent encore aujourd’hui.

 

 

Du fixisme au transformisme en France :

          L’idée était admise et imposée par l’église; la création d’après la bible datait de 6000 ans. Dieu avait crée le monde ainsi que toutes les espèces animales et végétales. L’homme, crée à la fin de la genèse, aurait du vivre heureux au jardin d’Eden mais le péché avait tout gâché… L’homme par sa naissance était cependant une créature chérie du seigneur et en dehors du monde vivant… Cette séparation avait même dans l’histoire, fait considérer les autres peuplements humains comme séparés de la création « blanche ». N’avait-on pas hésité longuement, avant d’attribuer aux sauvages d’Amérique, une âme ? Le dominicain Bartolomé de Las Casas (1484-1566) en 1550 avait été obligé de s’opposer au théologien Juan Gines de Sepulvéda (1490-1573) pour attribuer aux indiens le statut de véritables humains au cours de ce que l’on a appelé « La controverse de Valladolid ».

          Pourtant, ces idées fixistes alors prédominantes vont être peu à peu ébranlées par le développement de l’ensemble des sciences. L’Encyclopédie des philosophes explique un monde sans la création divine.

C’est surtout la paléontologie et la découverte de fossiles de squelettes ne ressemblant à aucun squelette actuel qui fait prendre conscience d’un monde autrefois différent. Tout avait commencé dès la fin du XVIeme siècle, au XVIIeme et au XVIIIeme siècle avec ce désir de connaître et de décrire la nature, aussi bien le monde animal que le monde végétal. L’étude se fait d’abord en Europe où les différentes régions sont systématiquement explorées.

          Très vite cependant il faut appréhender les contrées lointaines. Dès les premières expéditions, les marins ramènent des plantes et des animaux étranges. On part les étudier sur place, on espère même rapporter quelques arbres miraculeux capables de nourrir des populations affamées, on souhaite décorer avec plus de fastes encore, les plus beaux jardins.

 

          Cette connaissance oblige à rechercher un ordre chez les êtres vivants. C’est le suédois Carl von Linné (1707-1778) qui écrit « Systema naturae » et classe toutes les plantes et les animaux en leur attribuant un nom de genre et un nom d’espèce. Il crée la classe des primates qu’il divise en quatre genres : Homo (l'homme) , Simia (les singes), Lemur, et Vespertilio (les chauves-souris). Il met l’homme au niveau des singes mais son classement ne remet pas en cause la bible, c’est Dieu le créateur qui a tout organisé. Il a pour devise « Deus creavit, Linnaeus disposuit ». Il se croît investi par Dieu et son classement célèbre la réussite divine.

 

          Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon,(1707-1798) va jouer un rôle fort intéressant dans cette exploration naturaliste. Biologiste, mathématicien, il s’opposera à Linné ne croyant pas à sa classification et défendra avant tout à l’observation et l’expérience. Il transforme le Jardin des Plantes en un centre d’exploration, en un musée où il fait planter des arbres de toutes origines qu’on lui fait parvenir du monde entier. Buffon gère aussi le Cabinet d’Histoire Naturelle du roi, dont il va faire la plus riche des collections d’Europe, à l’origine des galeries du Muséum actuel. Son œuvre majeure « L'Histoire naturelle » dont les premiers volumes paraissent en 1749, l’occupera toute sa vie. Buffon suit les philosophes des Lumières bien qu’il soit conservateur et monarchiste. Très sceptique vis à vis de la religion, il sera condamné par la Faculté de théologie de la Sorbonne mais il rentrera dans le rang pour ne pas s’opposer aux autorités.

          C’est alors qu’apparaît Jean-Baptiste Pierre Antoine de Monet, chevalier de Lamarck, (1744-1829). Il va lui jouer un rôle décisif et prépondérant malgré les aléas de sa vie et certaines de ses préoccupations soutenant le spiritisme qui lui assureront une bien mauvaise réputation. Avec le naturaliste Gottfried Reinhold Treviranus (1776-1837) en Allemagne, Lamarck crée le mot « biologie » pour définir une science réservée à la vie ou science des êtres vivants. La biologie doit être une science autonome, distincte non seulement de la physique et de la chimie, mais aussi de la taxonomie, de l’anatomie, de la physiologie et de la médecine. Elle a pour but d’étudier les caractères et les mécanismes fonctionnels des animaux et des végétaux. « Tout ce qui est généralement commun aux végétaux et aux animaux comme toutes les facultés qui sont propres à chacun de ces êtres sans exception, doit constituer l'unique et vaste objet d'une science particulière qui n'est pas encore fondée, qui n'a même pas de nom, et à laquelle je donnerai le nom de biologie. ». Il a pour ambition de réunir en un ensemble cohérent, les connaissances, les observations et les analyses de son temps pour faire émerger une organisation générale du monde vivant.

 

          Après des études chez les Jésuites, il fera une carrière militaire en 1761, sous le nom de Chevalier de Saint-Martin. Officier, il quitte l'armée en 1765, à la suite d'un accident; il se consacre alors, à des études de médecine et s’intéresse surtout à labotanique. Il suit les cours de Bernard de Jussieu (1699-1776) et devient un protégé de Louis Jean-Marie Daubenton (1716-1800). Il devient célèbre grâce à sa flore Française publiée en 1778, ce qui lui vaut d'être élu à l'Académie des Sciences l'année suivante, avec l’appui de Buffon. Encouragé par Joseph Lakanal (1762-1845), il accepte en 1793 un poste de professeur au Muséum National d'Histoire Naturelle mais dans une discipline qui n’est pas la sienne, il enseignera les Insectes et les Vers. Professeur de zoologie des invertébrés, il va aussi rechercher l’origine de ces animaux et s’intéresse à leur histoire. Il acceptera d’étudier la collection des invertébrés du Muséum de Paris, à la mort de son ami Jean-Guillaume Bruguière (1750-1798). Il trouve là, des mollusques récents mais aussi des formes anciennes, des fossiles. Lamarck se rend compte que de nombreux spécimen actuels de mollusques ressemblent beaucoup à certaines espèces dites disparues. Il se convainc que les animaux actuels dérivent de formes plus anciennes que l’on trouve dans les couches géologiques. Il y eut une véritable transformation, on ne peut plus parler de création. Il exposera sa théorie dans deux ouvrages qui vont faire de lui le fondateur de la théorie transformiste, ce qu’on nommera aussi le lamarckisme: Il expose ses idées dans deux ouvrages la « Philosophie zoologique » parue en 1809 et l’« Histoire naturelle des animaux sans vertèbres» paru entre 1815-1822.

 

          L’exemple le plus fameux de sa part et qui a le plus frappé les esprits a été l’évolution de la girafe : « On sait que cet animal, le plus grand des mammifères, habite l'intérieur de l'Afrique, et qu'il vit dans des lieux où la terre, presque toujours aride et sans herbage, l'oblige de brouter le feuillage des arbres, et de s'efforcer continuellement d'y atteindre. Il est résulté de cette habitude soutenue depuis longtemps, dans tous les individus de sa race, que ses jambes de devant sont devenues plus longues que celles de derrière, et que son col s'est tellement allongé, que la girafe, sans se dresser sur ses jambes de derrière, élève sa tête et atteint à six mètres de hauteur (près de vingt pieds)... Les efforts dans un sens quelconque, longtemps soutenus ou habituellement faits par certaines parties d'un corps vivant, pour satisfaire des besoins exigés par la nature ou par les circonstances, étendent ces parties, et leur font acquérir des dimensions et une forme qu'elles n'eussent jamais obtenues, si ces efforts ne fussent point devenus l'action habituelle des animaux qui les ont exercés. » ( J.B Lamarck Philosophie Zoologique. Exposition des considérations relatives à l'histoire naturelle des animaux).

 

       Lamarck fait du milieu l’élément essentiel. La girafe hante  les savanes occupées surtout par de très grands arbres avec des arborescences très élevées. L’idée qu’il soutient considère que progressivement pour manger les feuilles les plus hautes, les girafes ont étirés leurs cous. Cet étirement qui intervient au cours de la vie, se transmet d’individus en individus. C’est bien une transmission qui, réalisée par chaque animal, va progressivement s’inscrire dans la descendance. Les aptitudes acquises à chaque génération se transmettent aux générations suivantes.

 

          A coté de cet esprit prophétique, il se laisse aller à la rêverie, à de puériles élucubrations  sur l’au-delà. Le physicien François Arago (1786-1853) a rapporté l’anecdote suivante qui s’est tenue au moment où Lamarck a présenté à l’empereur son livre sur « la Philosophie zoologique » : « Qu'est-ce que cela ? dit celui-ci. C'est votre absurde Météorologie, c'est cet ouvrage dans lequel vous faites concurrence à Mathieu Laensberg,(nom d'un almanach avec des prédictions fantaisistes et des idées ésotériques), cet annuaire qui déshonore vos vieux jours ; faites de l'histoire naturelle, et je recevrai vos productions avec plaisir. Ce volume, je ne le prends que par considération pour vos cheveux blancs.» Devant une telle sortie, il parait que Lamarck s’est effondré en larmes ! Quatre fois veuf, il devint aveugle durant les dix dernières années de sa vie. Républicain convaincu, il subira la restauration qui le rejettera et le laissera dans de grandes difficultés financières. Il meurt le 18 décembre 1829, à l'âge de 85 ans, dans sa maison au Muséum. Oublié, ses restes sont jetés à la fosse commune du cimetière Montparnasse. Lamarck avait « senti » l’évolution mais n’avait pas expérimenté pour la prouver, il n’en avait pas expliqué les mécanismes.

 

          Cette théorie va être l’objet de critiques féroces; les fixistes vont s’opposer énergiquement à cette manière de voir. La lutte va mettre en présence l’un des plus grand anatomistes, Georges Cuvier (1769-1832) et le biologiste Étienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844) Sous l’influence de Félix Vicq d’Azyr (1748-1794), Cuvier va devenir le père de « l’Anatomie Comparée », c’est un véritable génie au niveau de la connaissance animale. Il sera capable à partir de quelques os seulement de reconstruire tout un squelette. Définissant des schéma d’organisation animale, il peut à partir de quelques éléments, retrouver tous les restes manquants. Sa carrière va être particulièrement brillante, il obtiendra tous les honneurs : Professeur au Collège de France en 1800, il devient secrétaire perpétuel de la première classe de l'Institut en 1803. La Restauration va continuer à le combler, Louis XVIII le nomme au Conseil d'État et le fait Baron en 1819. En 1824, Charles X lui conféra la distinction de Grand officier de la Légion d'Honneur. Louis-Philippe le nomma Pair de France en 1831. Il était des trois Académie: Française, des Sciences et des Belles Lettres.

          Ses connaissances le poussent à défendre une thèse curieuse. Il avait bien vu que des êtres vivants anciens n’existaient plus de son temps, mais il reste fixiste. Il propose la théorie des « catastrophismes » : Il y aurait eu au cours des temps passés, différentes populations qui auraient disparues à la suite de catastrophes successives. Le déluge en aurait été un exemple. Cette théorie n’est pas entièrement fausse, on a bien eu dans les temps géologiques des faunes particulières dans certaines régions qui semblent avoir brusquement disparu. Cependant une telle hypothèse qui est une forme particulière du créationnisme ne peut expliquer l’ensemble du monde vivant. Il critique très brutalement Lamarck et même se moque de lui. Au début de sa vie Geoffroy Saint Hilaire est assistant de Cuvier mais rapidement il va s’opposer à lui. En juin 1793, Geoffroy est nommé professeur de zoologie au nouveau Muséum National d'Histoire Naturelle. Il s'occupe en même temps de la constitution de la ménagerie du Muséum. En 1798 Geoffroy participe à la grande expédition scientifique qui accompagne Bonaparte en Égypte. En 1809 il devient professeur de zoologie à la faculté des sciences de Paris et en 1818 il fait paraître, la première partie de sa célèbre « Philosophie anatomique », la seconde sera publiée en 1822.

          Des fossiles trouvés à la fin du XVIIIeme siècle dans les falaises de la côte normande, près du Havre et de Honfleur, attirèrent l'attention de Georges Cuvier, qui y vit les restes de deux espèces éteintes de gavials et distinctes de l'actuel Gavial du Gange. Parmi ce matériel attribué par Cuvier à des crocodiles disparus, figuraient des vertèbres, rapportées plus tard à un dinosaure «  théropode ». Dans les années 1820 et 1830, Geoffroy Saint-Hilaire donne une toute autre interprétation. Cuvier considérait que ces crocodiles provenaient d’une époque différente et séparée d’aujourd’hui par des catastrophes. Saint-Hilaire lui voit ces « gavials» du Havre et ceux trouvés ultérieurement près de Caen, comme les ancêtres possibles des crocodiles et même des mammifères actuels. Son opposition avec Cuvier sur les crocodiles jurassiques de Normandie ont été une des controverses les plus violentes de l’époque. St-Hilaire reconnaît une action lente mais indiscutable du milieu sur l'évolution des espèces, ce qui nécessite un temps très long. Il définit la notion d'homologie qui permet d’associer l'embryologie et l'anatomie comparée.

          L’élite scientifique Française commencera pourtant peu à peu, à devenir transformiste mais la lutte a été très chaude avec les autorités officielles et en particulier avec l’Eglise qui ne désarmera pas. On peut se demander pourquoi Lamarck n’a pas été plus influent. Sa mauvaise réputation va lui rester. Il défendait des positions en chimie qui l’opposait à Lavoisier, il s’intéressait à l’astrologie et faisait des prédictions superflues sur des almanachs. Ainsi Rostand le présente: « Son génie est un et comme beaucoup d’autres génies, fait de défauts non moins que de qualités...Lamarck, d’ailleurs ne faisait guère de différence entre son meilleur et son pire; et quand ce grand homme songeait aux réparations de la postérité, sans doute voyait-il sa réfutation de la théorie pneumatique réhabilité au même titre que sa philosophie zoologique. ». Malgré tous ses travers, Lamarck doit être remis à sa vraie place et ses écrits réétudiés (voir, https://www.lamarck.cnrs.fr).

 

 

 Darwin et la vie scientifique Anglaise :

 

          L’Angleterre du début du XIXeme siècle n’a rien a voir avec sa rivale, la France Napoléonienne. Cette île qui avec Trafalgar (1804) a vu sa flotte s’imposer définitivement sur la France, va par son commerce maritime dominer le monde. Si elle n’a pas eu son siècle des lumières, elle n’a pas tué son Roi et n’a pas modifié toutes ses structures comme l’a fait la France avec sa terrible révolution. Au niveau intellectuel pourtant, la France grâce à ses philosophes du XVIIIeme siècle et à ses nouvelles structures mises en place, va avoir dans les années 1800/1830, un rayonnement universel. Toute l’intelligentsia parle le Français, dans de nombreuses cours d’Europe c’est la langue officielle ; c’est en tout cas celle qui est couramment véhiculée. L’Angleterre scientifique est certes moins brillante, elle est avant tout pragmatique. Associationniste à la suite des livres du philosophe David Hume (1711-1776) elle défend les nouvelles lois scientifiques. Elle attend la reine Victoria pour asseoir sa domination avec sa bourgeoisie efficace et arrogante qui lance la révolution industrielle. Elle est physicienne avec Faraday après Newton, elle se passionne pour les terres nouvelles que l’on découvre et veut être la première à les exploiter pour se construire un empire qui n’aura pas d’égal. Après avoir vaincu Napoléon, elle se propose grâce à ses pionniers, de découvrir tout ce qui est encore vierge dans les différents continents.

          C’est dans cette atmosphère que naît en 1809 Charles Darwin. Son père Robert, est médecin et son grand-père, Erasmus est naturaliste. L’enfant recherche des minéraux, des coquillages, il s’intéresse même aux cachets de poste...il n’est par contre, pas très assidu aux études. Durant cette période, il parcourt la campagne et chasse surtout les oiseaux. C’est un collectionneur qui ramasse tout ce qu’il trouve.

         Comme son père veut en faire un médecin, Charles commence en 1825 des études médicales à l'université d'Edimbourg mais les cours l'ennuient. Il arrête au bout de deux ans. Son père le pousse alors à être pasteur, il se lance dans la théologie à Cambridge. Il étudie les ouvrages de William Paley (1743-1805) et surtout sa « Théologie naturelle (1802) » qui influencera beaucoup ses idées sur la nature. Créationniste convaincu, Paley soutient l'argument qui considère que le monde est si parfait qu’il ne peut n’avoir été crée que par Dieu : « Si vous considérez un organisme un peu complexe, avec l'évidente finalité de tous ses organes, comment ne pas conclure qu'il a été produit par la volonté d'un Créateur ? Car il serait simplement absurde, de supposer que l'œil d'un mammifère, par exemple, avec la précision de son optique et sa géométrie, aurait pu se former par pur hasard. ».

          Charles, peu intéressé par l’ensemble des autres cours, continue sa collection de coléoptères. Il découvre pourtant un personnage qui va décider de sa vie; le professeur de botanique et de géologie, John Stevens Henslow (1795-1861). Il suit ses conférences de botanique et va s’en faire un véritable ami. Leurs discussions le passionne quels que soit les sujets. Henslow le pousse à s’initier à la géologie. En 1831, Darwin termine avec succès ses études de théologie et Henslow, le recommande comme naturaliste à Robert Fitzroy, le capitaine du HMS Beagle, un brick de la marine royale, qui part du port de Plymouth, le 27 décembre 1831, pour une expédition de cinq ans.

 

          Le père de Charles va s’opposer pendant plusieurs mois à ce projet dont le but est ambitieux, il s’agira de cartographier la côte de l'Amérique du Sud et les îles du Pacifique. Ainsi Darwin écrit le 30 Août 1831 à Henslow:

 «  ...Mon père bien qu’il ne me l’interdise pas expressément, me déconseille si fortement de partir que je ne me sentirais pas à l’aise si je ne suivais pas son avis. Les objections de mon père sont les suivantes: le caractère inconvenant d’un tel voyage lorsque je voudrais m’établir comme homme d’église; ma maigre expérience maritime ; le manque de temps et le risque que je ne donne pas satisfaction au capitaine Fitzroy. ». Tout va pourtant s’arranger et Darwin partira faire le tour du monde qui décidera à jamais de sa vocation scientifique.

          Au cours de cette expédition malgré une connaissance récente de la géologie, Darwin étudiera, en spécialiste, les formations géologiques des continents et des îles visitées, ainsi que l’ensemble des organismes vivants et fossiles. Il parcourt ainsi le continent sud-Américain où il découvre des fossiles de mammifères géants éteints, inclus dans des couches de coquillages marins récents, ce qui indique une extinction proche sans pour autant révéler de traces de catastrophes ou de changements climatiques.

C’est en novembre 1832 qu’il se trouve en Amérique du Sud , à Punta Alta, près de Montevideo et qu’il fouille des terrains fossiles où il met au jour des restes de grands tatous fossiles ; il identifie correctement l’un d’eux comme un Megatherium. Il croit que ces restes peuvent être des espèces africaines ou européennes. C’est seulement après son retour que Sir Richard Owen (1804-1892) démontre qu’en fait, ces restes forment un ensemble limité à l’Amérique. En Argentine, il observe deux types denandous qui occupent des territoires séparés mais se chevauchant partiellement. Toutes ces analyses peu à peu le font évoluer. Il accumule des spécimens de toute sorte et les envoie en Angleterre. Il lui arrive aussi de ne pas être le premier à découvrir et à explorer une région. Il se fait  parfois « doubler ». Ainsi le Français naturaliste et géologue Alcide Dessalines d’Orbigny (1802-1857) avait parcouru les années précédentes, l’Amérique du Sud et en avait présenté les différentes particularités. Darwin le confesse dans une lettre à Henslow  du 12 Août 1835 : « ...Je me suis récemment procuré un rapport sur les travaux de M. Dessalines d’Orbigny en Amérique du Sud. J’ai ressenti un certain degré de frustration et d’humiliation en voyant qu’il a décrit la géologie de la pampa et que je me suis donné du mal pour rien. Mais il est gratifiant de constater que mes conclusions concordent, autant que je puisse en juger, avec les miennes. ».

         

          En fait c’est sur les îles Galápagos qu’il va véritablement entrevoir la variabilité et l’évolution des espèces. Il collecte des miminis, une tribu de passereaux, et remarque qu’ils diffèrent en fonction de l’île de provenance. Il avait également entendu dire que les Espagnols vivant dans ces régions savaient reconnaître chez les tortues l’île dont elles étaient originaires à leur simple apparence. .C’est aussi là qu’il a observé ce que l’on a appelé les « pinsons de Darwin ». Ces oiseaux avaient tous à peu près la même taille entre 10 et 20 cm. Les importantes différences entre ces espèces qui occupaient une île différente, apparaissaient au niveau de leurs becs. Il a alors émis l’hypothèse que l'isolement géographique avait pu mener à la formation d'espèces distinctes à partir d'ancêtres communs. Chacune d’elle avait une nourriture particulière, certaines avaient un bec fin et allongé et se nourrissaient de petites graines effilées; d’autres mangeaient des particules de grosses tailles qu’elles devaient casser et celles-là possédaient un gros bec puissant. Il y avait donc bien adaptation au milieu avec la mise en place d’une sélection naturelle alimentaire.

          Darwin découvre de par le monde, différentes espèces qui le fascinent. En Australie, l’ornithorynque et le rat-kangourou lui semblent si étranges qu’ils paraissent avoir été l’œuvre de deux créateurs différents.

          Darwin était passionné par les Orchidées; il avait vu une espèce de Madagascar qui avait un éperon de 30cm., au fond duquel se situait le nectar. Intrigué par une telle longueur, il émit l’hypothèse que l’insecte qui assurait la pollinisation ne pouvait être qu’un insecte avec une trompe démesurée: il fallait un papillon tout à fait particulier ! il fut trouvé en 1903; c’était un nocturne, Xanthopan morgani praedicta.

          Au Cap, en Afrique du Sud, il rencontre Sir John Herschel (1792-1871) le 3 juin 1836, un astronome britannique qui était venu observer la comète de Haley. Ce mathématicien a eu une influence certaine sur Charles en confirmant ses doutes sur le fixisme des espèces.

 

          Alors que Darwin était toujours en voyage, Henslow travaillait à faire connaître son ancien élève en communiquant à des naturalistes éminents des exemplaires de fossiles et une brochure de Darwin contenant ses lettres sur la géologie. Au retour duBeagle, le 2 octobre 1836, Darwin était devenu célèbre dans les cercles scientifiques. Après être passé à sa maison de Shrewsbury et avoir revu sa famille, il retourne au plus vite à Cambridge pour voir Henslow, qui lui conseille de trouver des biologistes capables de décrire les collections qu’il a ramené et d'en établir le catalogue. Il promet lui-même de classer les spécimens de botanique.

 

           Au cours des 22 ans qui suivent, Darwin va travailler d’arrache pied en élaborant peu à peu ce qu’il a du mal à croire mais qui s’imposera définitivement à lui, « l’évolution des espèces ».

 

           Parmi tous ceux qui l’entourent, il va subir l’influence de deux hommes:

 - Le géologue britannique Charles Lyell ( 1797-1875) qui a popularisé l'uniformitarisme « la terre a été façonnée lentement sur une très longue période de temps par des forces toujours existantes » Son plus important travail concerne la stratigraphie. En 1828 il voyage dans le sud de la France et en Italie et se rend compte que des couches géologiques récentes peuvent être classées en fonction des fossiles de coquillages marins que l'on y trouve. Il émet l’hypothèse que la terre se transforme au fur et à mesure de l’érosion et des éruptions volcaniques.

Le pasteur anglican et économiste britannique, Thomas Robert Malthus (1766-1834) qui est surtout connu pour ses travaux sur les rapports entre la population humaine et les productions qui permettront de la nourrir. En 1798, il publie sans nom d'auteur un « Essai sur le principe de population » qui connaît un immense succès et déclenche de nombreuses polémiques. Sa crainte tournait autour de l'idée que la progression démographique étant plus rapide que l'augmentation des ressources, La paupérisation de la population et même sa disparition était inévitable. En 1803, Malthus augmente sa précédente édition et précise ses idées en expliquant la lutte pour la survie. Seuls les individus les plus forts pourront survivre.

       

          Darwin continue les expériences commencées sur le Beagle. Il écrit à tous ses amis pour les interroger sur les échantillons qu’il a ramené et même il leur demande de faire des expériences pour lui, pour vérifier ses hypothèses. Il se met en rapport avec ceux qui lui semblent le plus à même de juger son travail. Le 17 février 1837, Darwin est élu au Conseil de la Société géographique et dans son adresse présidentielle, Lyell présenta les conclusions d'Owen sur les fossiles de Darwin, en insistant sur le fait que la continuité géographique des espèces confirmait ses idées présentes. Le 6 mars 1837, Darwin s'installa à Londres pour se rapprocher de sa nouvelle charge à la société. Cette année là, il écrit en 1837 un « Carnet sur la transmutation des espèces » qui reprend ses observations et ses principales réflexions/

 

          Il réécrit son Journal de voyage et obtient grâce à Henslow, une subvention de 1 000 livres sterling pour financer sa publication en plusieurs volumes. Il finit de la rédiger le 20 juin 1837 juste au moment où la reine Victoria monte sur le trône, mais il lui restait encore à corriger les épreuves. Ce surmenage le rend malade. Tout le reste de sa vie, il aura des troubles physiques, des douleurs à l'estomac, des tremblements des vomissements, des palpitations et toutes autres sortes de malaises... Certains aujourd’hui pensent qu’il aurait contacté une maladie parasitaire au cours de son voyage, la maladie de Chagas ou qu’il présentait des réactions psychosomatiques matérialisées par des attitudes émotives profondes apparaissant au moment des fortes tensions quand il devait assister à des réunions délicates ou répondre aux attaques contre sa théorie.

 

            Il travaille à cette époque sur l’activité des lombrics qui en remuant la terre, l’oxygènent et la rendent meuble . Ce fut l'origine d'une conférence que Darwin fit à la Société géologique le 1er novembre, et où il démontra pour la première fois le rôle des lombrics dans la formation des sols.

 

            Il accepte en mars 1838, la charge de secrétaire de la Société de géographie après avoir d'abord refusé cette tâche supplémentaire comme il l’avait écrit a son ami Henslow (14 octobre 1837) : « Le sujet m’a hanté tout l’été. Je ne suis pas disposé à assumer cette fonction…mon ignorance des langues et mon incapacité à prononcer ne serait-ce qu’un seul mot de Français, langue si perpétuellement citée. Ce serait un déshonneur pour la Geographical Society que d’avoir un secrétaire qui ne sache pas le français.» Darwin ne sait pas refuser des tâches supplémentaires et William Whewell (1794-1866) incita aussi Darwin à accepter la charge de secrétaire de la Société géologique.

 

       Il développe alors l’idée que chaque sorte d’animal a pour origine une même espèce, mais que chacune s’est adaptée de façon différente à la vie, suivant les îles occupéesIl analyse la façon dont les graines de végétaux peuvent être transportées en différents points. Il s’est rendu compte que dans un milieu fermé une espèce a eu une descendance avec des modifications. « Une espèce n'est pas stable, contrairement à ce que l'on enseignait alors ». Chaque île possède son propre type de tortues et d'oiseaux. Il est de plus en plus convaincu de ses idées nouvelles mais le dit avec crainte dans une lettre du 11 janvier 1844 à J.D. Hooker: « Outre mon intérêt pour les terres australes, je me suis attelé, depuis mon retour, à une tache très présomptueuse, et dont je ne connais pas une seule personne qui ne la jugerait insensée. Je fus si frappé par la distribution des organismes aux Galápagos, etc.…et par les caractéristiques des fossiles de mammifères américains, etc.…que j’ai décidé de rassembler aveuglément toutes les sortes de faits susceptibles de se rapporter d’une façon ou d’une autre à ce que sont les espèces. j’ai lu quantité de livres d’agriculture et d’horticulture, et n’ai pas cessé de rassembler des faits. Finalement, quelques lueurs sont apparues, et je suis presque convaincu, contrairement à mon opinion de départ, que les espèces (j’ai l’impression d’avouer un meurtre) ne sont pas immuables. Le ciel me préserve des inepties de Lamarck , de sa tendance à la progression et des adaptations dues à la volonté continue des animaux, etc…mais les conclusions auxquelles je suis conduit ne diffèrent pas grandement des siennes, bien que les agents de la modification soient entièrement différents. ».

 

          Il interroge aussi des éleveurs pour voir l’évolution de leurs animaux domestiques Darwin cherchait à savoir si les œufs et les graines étaient capables de survivre à un voyage dans l'eau salée et d'élargir ainsi la distribution de leurs espèces à travers les océans Il écrit à de très nombreux scientifiques en leur demandant de faire des expériences pour lui.

 

          Après plus de trois années de travail, le livre de Darwin sur les récifs coralliens fut publié en mai 1842.

 

 En juin il écrivit alors une « esquisse sommaire » de sa théorie tenant en 35 pages. Darwin travailla huit ans sur les cirripèdes, ces drôles de crustacés fixés, dont les cils vibratiles pulsent régulièrement. Une telle particularité lui enseigna la variété des formes adaptatives atteintes ; elles confortaient sa théorie en montrant que de légers changements morphologiques pouvaient aboutir à des fonctions curieuses lorsque les animaux habitaient des conditions nouvelles.

          En 1853, il obtient la Médaille royale de la Royal Society, sa réputation d’éminent biologiste est faite !.

 

          Durant ce travail intense, Darwin était revenu plusieurs fois chez ses parents et avait fait la connaissance de sa cousine Emma Wedgwood, personne charmante, discrète et cultivée. Il avait beaucoup d’inclination pour elle et voulut l’épouser. Emma accepta, tout en craignant ses positions scientifiques, pour elle, hérétiques. Dans les lettres qu'ils échangèrent, elle montra comment elle appréciait sa franchise, mais du fait de son éducation rigoriste et très pieuse, elle ne pouvait s’empêcher d’être particulièrement choquée par les propos que tenaient Charles. Elle lui laissa voir sa crainte que de telles hérésies pussent empêcher de le retrouver un jour dans la vie éternelle. Pendant qu'il était en quête d'un logement à Londres, il fut plusieurs fois malade; Emma lui écrivit pour le presser de prendre un peu de repos,: « Ne retombez donc plus malade, mon cher Charlie, avant que je puisse être auprès de vous pour prendre soin de vous. ».

 

          Le 29 janvier 1839, Darwin et Emma Wedgwood se marièrent à Maer au cours d'une cérémonie anglicane. Ils vinrent alors s’installer à Londres et gagnèrent leur nouveau foyer. Mais pour échapper aux pressions de Londres, la famille migra trois ans plus tard, le 14 septembre 1842 à la campagne, dans le domaine de Down House. Pour essayer de traiter son état maladif chronique, Darwin suivit une cure en 1848 de quelques mois qui le soulagea momentanément; il put reprendre son travail à son retour. À la mort de son père le 13 novembre, il est néanmoins tellement affaibli qu'il ne peut assister aux funérailles. En 1849, sa fille Annie, tomba malade, ce qui réveilla sa peur que sa maladie puisse être héréditaire. Après une longue série de crises elle mourut en avril 1851, et Darwin perdit ainsi peu à peu toute foi en Dieu.

          Darwin tarde à publier ses travaux et se trouve rattrapé par un article d'Alfred Russel Wallace (1823-1913) sur l’Introduction des espèces. C’est un drame pour Charles et il le confie dans une lettre à Lyell le 18 juin 1858 : « Il y a environ un an, vous me recommandâtes de lire un article de Wallace paru dans les annales qui vous avait intéressé, et comme je lui écrivais, je savais que cela lui ferait grand plaisir, et je lui ai donc dit. Il m’a envoyé aujourd’hui le manuscrit ci joint en me demandant de vous le faire suivre. il me semble qu’il mérite d’être lu. Vos propos se sont vérifiés et viennent me frapper comme une vengeance: j’ai été devancé. »

          Alfred Russel Wallace (1823–1913) est un naturaliste, géographe, explorateur, anthropologue et biologiste britannique. Grand voyageur, il a décrit le bassin fluvial de l'Amazone, puis dans l'archipel Malais, il identifia la ligne séparant la faune australienne de celle de l'Asie, elle fut appelée « ligne Wallace » en sa mémoire. Darwin était très perturbé à ce moment là non seulement  par les résultats de Wallace mais aussi et surtout par sa famille angoissée par la présence de scarlatine dans le village où ils habitaient.

 

          Lyell et le botaniste Sir Joseph Dalton Hooker (1817-1911) décidèrent d’agir. Ils convinrent d’une présentation commune immédiate des deux protagonistes, à la Linnean Society le 1er juillet  avec pour thème:« Sur la Tendance des espèces à former des variétés; et sur la Perpétuation des variétés et des espèces par les moyens naturels de la sélection » En fait Darwin ne sera pas présent; le petit Charles, son dernier enfant venait de mourir de la scarlatine. Trop bouleversé, il était resté chez lui ! Darwin comprenant scientifiquement le danger, regroupe en un ouvrage tout ce qu’il a collecté sur sa théorie. La parution eut lieu le 24 novembre 1859. « L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie » l’intitulé exact  est un titre à rallonge; les 1250 exemplaires sortis ont été épuisés dans la journée!

          L’ouvrage commence par montrer que l’homme a le premier, induit des transformations dans les espèces et dans les races d’animaux ou de plantes. Il prend l’exemple des éleveurs qui ont sélectionné et « amélioré » les races d’animaux domestiques pour se nourrir au mieux. Il loue leur habileté et leurs mérites, certains d’entre eux étant capables d’annoncer les transformations qu’ils vont opérer, en combien de temps et comment ils vont améliorer une race: «  Sir John Sebright disait à propos de pigeons qu’il se faisait fort de produire n’importe quel plumage en trois ans, mais qu’il lui en fallait six pour obtenir la tête et le bec. En Saxe, on comprend si bien l’importance du principe de la sélection, relativement au mouton mérinos, qu’on en a fait une profession ; on place le mouton sur une table et un connaisseur l’étudie comme il ferait d’un tableau ; on répète cet examen trois fois par an, et chaque fois on marque et l’on classe les moutons de façon à choisir les plus parfaits pour la reproduction . ». (Origine des Espèces, 2009, p.45).

          Darwin va ensuite expliquer qu’il en est de même pour le monde végétal et que les jardiniers ont su sélectionner différentes plantes, soit pour accroître les parties comestibles pour mieux nourrir l’humanité soit pour développer les fleurs ou les feuilles pour embellir les parties ornementales :« Remarquez combien différentes les feuilles du chou et que de ressemblance dans la fleur ; combien au contraire, sont différentes les fleurs de la pensée et combien les feuilles sont uniformes ; combien les fruits des différentes espèces de groseilliers diffèrent par la grosseur, la couleur, la forme et le degré de villosité, et combien les fleurs présentent peu de différence. Ce n’est pas que les variétés qui diffèrent beaucoup sur un point ne diffèrent pas du tout sur tous les autres, car je puis affirmer, après de longues et soigneuses observations, que cela n’arrive jamais ou presque jamais...en règle générale, on ne peut douter que la sélection continue de légères variations portant soit sur les feuilles, soit sur les fleurs, soit sur les fruits, ne produise des races différentes les unes des autres, plus particulièrement en l’un de ces organes. » (Origine des Espèces, 2009,p.47). Il y a donc eu et elle continue, une évolution biologique induite par l’homme. En face d’une telle situation, il y a dans le monde vivant, une sélection naturelle.

         

 

          Darwin montre alors que la géographie va jouer dans ce cas un rôle essentiel: «  ...s’il s’agit d’une île, ou d’un pays entouré en partie de barrières infranchissables, dans lequel, par conséquent, de nouvelles formes mieux adaptées aux modifications du climat ne peuvent pas facilement pénétrer, il se trouve alors, dans l’économie de la nature, quelque place qui serait mieux remplie si quelques uns des habitants originels se modifiaient de façon ou d’autre, puisque, si le pays était ouvert, ces places seraient prises par les immigrants. dans ce cas, toute légère modification qui surgirait au cours du temps, et qui, serait favorable en quoi que ce soit aux individus d’une espèce en les adaptant mieux à de nouvelles conditions, tendrait à être préservée et la sélection naturelle aurait le champ libre pour son oeuvre de perfectionnement. » (Origine des Espèces, 2009, p.89). Il oppose alors les deux sélections, celle de l’homme et celle de la nature en insistant sur les avantages des principes naturels. :« L’homme n’a qu’un but: choisir en vue de son propre avantage; la nature, au contraire, choisit pour l’avantage de l’être lui-même. Elle donne plein exercice aux caractères qu’elle sélectionne et l’organisme est placé dans des conditions de vie qui lui conviennent. » (Origine des Espèces, 2009, p.91).

 

          Il cherche enfin à expliquer comment peut se faire cette sélection naturelle qui correspond à une adaptation de l’animal ou du végétal à son milieu. il n’est pas question d’hérédité des caractères acquis mais bien plus de la survie de ceux qui ont pu s’adapter à l’environnement qu’ils habitent : p.92 « On peut dire que la sélection naturelle scrute à chaque instant, et dans le monde entier, les variations les plus légères ; elle repousse celles qui sont nuisibles, elle conserve et accumule celle qui sont utiles ; elle travaille en silence, insensiblement, partout et toujours , dès que l’occasion s’en présente pour améliorer tous les êtres organisés relativement à leurs conditions d’existence organique et inorganiques. Ces lentes et progressives transformations nous échappent...nous nous contentons de dire que les formes vivantes sont aujourd’hui différentes de ce qu’elles étaient autrefois. ».

 

          Voilà les principes énoncés par Darwin. De tels propos vont faire scandale ! Il est brocardé par beaucoup. S’il y a évolution , d’où vient l’homme?...du singe naturellement.., ce que Darwin n’a jamais dit, et le voilà caricaturé en gros singe velu accroché par la queue à une branche et se balançant dans un arbre...Plus sérieusement, même de ses amis le critiquent, c’est le cas de Owen, anatomiste comparé à la Cuvier, paléontologue qui a apporté des données essentielles sur  les monotrèmes, les marsupiaux et les singes anthropoïdes. il entretenait de bons rapports avec Darwin qu’il connaissait depuis 1836. La brouille va intervenir avec l'origine des espèces , qu'Owen critique sévèrement. Cet homme au caractère entier, ne peut que prendre ombrage de l'immense retentissement des théories darwiniennes. Darwin va alors vivre retranché dans sa propriété de Downe et assumer ce qu’il vient de publier.

 

          L’arrivée du Darwinisme en France sera très tardive. La France scientifique conservatrice avec Pierre Flourens (1794-1867) soutient le fixisme. L’opposition entre Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier va dominer encore longtemps au profit de Cuvier.« L’Origine des Espèces » paraît en français en 1862. Darwin est cependant soutenu par quelques scientifiques: Camille Dareste (1822-1899), Albert Gaudry (1827-1908), A. Rivière (1805-1877)…Peu à peu les transformistes gagnent du terrain: En 1878, Darwin est élu membre étranger à la section de botanique de l’Académie des Sciences. En 1882, A. Gaudry rentre à l’Académie. Le transformisme est enfin accepté mais, c’est plus le Néo-lamarckisme qui est soutenu.

 

L’homme au milieu de la nature ; les conséquences d’une telle affirmation :

 

          Darwin n’a pas écrit que l’origine des espèces, ses ouvrages suivants sont encore plus éclairants car ils vont préciser beaucoup plus sa pensée surtout les relations qu’il établit entre l’homme et l’animal. La question de l'évolution humaine avait été soulevée par ses partisans et surtout par ses détracteurs. Pourtant la contribution propre de Darwin sur l’humain ne viendra que de dix ans plus tard avec l'ouvrage en deux volumes La Filiation de l'homme et la sélection liée au sexe publié en 1871. Dans le deuxième volume, paru l'année suivante, Darwin publie son dernier travail important, L'Expression des émotions chez l'homme et les animaux, consacré à l'évolution de la psychologie humaine et sa continuité avec le comportement animal.

Darwin expliquait très clairement sa conception de la sélection sexuelle pour expliquer l'évolution de la culture humaine, les différences entre les sexes chez l'homme et la différenciation des races humaines. Il va aller très loin en étudiant les émotions chez l’homme. En comparant son chien à son fils Doodie, il trouve des réactions semblables. Quand son fils est heureux, il sourit, quand il a peur il prend une attitude effrayée, quand il pleure les larmes coulent, il retrouve des attitudes pas très éloignées de celles de son chien. Ces mimiques en réponse à des émotions fortes sont présentes non seulement, chez tous les humains mais aussi chez les animaux proches de l’homme comme les singes! Il n’y a pas de doute, l’homme est de la même lignée que tous les animaux les plus évolués. Il concluait dans La Filiation de l'Homme, qu'en dépit de toutes les « qualités nobles » de l'humanité et des « pouvoirs qu'elle avait développés », l’homme venait de la nature et devait comprendre qu’il était très proche de cette nature.

 

 

          A la fin de sa vie, Darwin reste retiré à Downe et continue à expérimenter sur les plantes comme sur les animaux. Il reçoit des visites comme celle d'Ernst Haeckel (1834-1919), un de ses admirateurs qui avait propagé le darwinisme en Allemagne ouWallace qui continuait à le soutenir, tout en versant dans le spiritisme. Son dernier travail consistera a décrire le rôle des lombrics dans l’aération des sols. Il meurt le 19 avril 1882, et pensait être enterré dans le cimetière du village, mais les collègues de Darwin et en particulier, William Spottiswoode (1825-1883), le président de la Société Royale, obtint des funérailles officielles  avec enterrement dans l'Abbaye de Westminster, près du physicien Isaac Newton (1643-1727) et de l'astronome John Herschel (1792-1871).

 

          Ce qui étonne aujourd’hui à propos de cette théorie de l’évolution, c’est l’ignorance complète de Darwin pour tout ce qui touche à l’hérédité. Il ne savait rien de l’origine des variations individuelles et comment elles sont transmises aux descendants d’une espèce donnée. Pourtant presque un contemporain Johann Gregor Mendel (1822-1884), moine et botaniste autrichien allait a Brno décrire les premières lois fondamentales de la génétique. Le 8 février 1865, Mendel publie ses « Expériences sur les plantes hybrides » où il expose ses travaux réalisés dans les jardins du monastère de Brno. Il cultivait et croisait des pois verts ou jaunes, des pois lisses ou ridés. Il distingue des caractères dominants et récessifs malheureusement ses lois resteront ignorées jusqu’au début du XXe siècle. Il paraîtrait pourtant que Mendel ait pris la peine d’envoyer sa publications aux grande autorités de l’époque, en particulier à Darwin qui aurait totalement négligé cet envoi !

 

          C’est le botaniste Néerlandais Hugo de Vries (1848-1935) qui va enfin donner corps à la théorie Darwinienne en trouvant systématiquement chez certaines plantes, des caractères nouveaux qu'aucun parent ne portait. Il nomme "mutation" ce brusque changement qui se transmet aux générations suivantes. Ce phénomène apparaît alors comme un des mécanismes explicatif de l’évolution. Les connaissances nouvelles apparues avec cette discipline vont donner naissance au néo-darwinisme. Ainsi les bases de l'évolution s'appuient sur deux points fondamentaux: I) Les changements anatomiques induits par des mutations aléatoires sur le génome, ces changements que ce soit chez les plantes ou les animaux persistent avec plus ou moins de réussite dans la compétition pour survivre. II) Le hasard explique ces mutations, il produit les diverses morphologies qui seront ensuite sélectionnées.

 

          La théorie Darwinienne va pourtant être souvent très mal interprétée. Certains vont l’appliquer brutalement à l’espèce humaine en défendant « la loi du plus fort ». La sélection naturelle ne prône-t-elle pas le triomphe par n’importe quel moyen, du plus agressif ? La théorie Darwinienne allait ainsi devenir la base même d’un capitalisme sauvage ! Darwin n’a jamais dit cela ; au contraire, il a bien démontré que chez l’homme tout change avec la civilisation et l’applications de nouveaux processus d’adaptation.

          Pire encore on va faire l’amalgame entre lui et son cousin Francis Galton (1822-1911). Cousin de Charles Darwin et élevé dans une famille d'intellectuels fortunés, il est géographe. À partir de 1865, il se consacre à la statistique pour quantifier les caractéristiques physiques, psychiques et comportementales de l'homme, ainsi qu’à leur évolution. Inventeur de nombreuses méthodes statistiques couramment employées depuis comme l'étalonnage, la régression, ou la corrélation, Galton a fait le lien entre la théorie de la sélection naturelle et la recherche mathématique, consacrant  son activité à la défense de la théorie de l'évolution. Dans son approche, il propose une sorte de sélection scientifique de l'élite de l'humanité. Puisqu’il y a évolution, il ne faut garder que les meilleurs…par tous les moyens ! On le considère comme le fondateur de l’eugénisme. On voit les dérives que cette théorie a induite sans vraiment que Darwin ait à aucun moments été responsable de tels égarements.

 

l'idée d'évolution face aux différentes églises:

 

          Dès le livre de Darwin publié, les critiques des milieux religieux ont été violentes. Sept mois après sa parution, le 30 juin 1860 au Musée de l’Université d’Oxford, a lieu un débat mettant en présence les pour et les contre. Il va surtout opposer l’évêqueSamuel Wilberforce (1805-1873) farouche fixiste et Thomas Henry Huxley (1825 –1895), biologiste anglais et soutien indéfectible de Darwin (« le bouledogue de Darwin » ). Si l’intervention de l’archevêque est restée peu convaincante, celle d’Huxley a emporté l’accord de l’auditoire « Je n’ai pas honte d’avoir un singe comme ancêtre mais j’aurai grandement honte si je connaissais quelqu’un qui use de subterfuges pour nier la vérité! » Hooker conclut le débat en soutenant Darwin. Huxley va jouer un rôle très important durant la fin du XIXeme siècle en tant que zoologiste et humaniste. En 1863 il publie « Evidence as to Man's Place in Nature » (La Place de l'homme dans la nature), ouvrage dans lequel il souligne la parenté anatomique et physiologique entre les singes anthropoïdes et l’homme.

          Thomas Huxley fut le fondateur d'une grande famille d'académiciens britanniques avec ses petit-fils Aldous Huxley (1894-1963) qui a été le fameux écrivain du meilleur des mondes, Sir Julian Huxley (1887-1975) qui fut le premier directeur général de l'Unesco et fondateur du World Wildlife Fund, enfin leur demi-frère, le physiologiste Sir Andrew Huxley (1917-)qui a été lauréat du prix Nobel de physiologie et médecine en 1963.

 

          Les autorités de l'Église catholique sont aussi entrées dans la polémique. Dès 1860, en effet, Darwin est condamné par une réunion d'évêques qui se tient à Cologne. Le pape intervient à plusieurs reprises pour dénoncer la thèse selon laquelle l'homme descendrait du singe. Dans un premier temps, l'Église catholique est nettement défavorable au transformisme, pourtant elle ne le condamne pas. Le pape Léon XIII affirme en 1893, dans l'encyclique Providentissimus Deus, la doctrine de l'inspiration par l'Esprit Saint de la Bible :« Les livres de l'Ancien Testament et du Nouveau Testament, avec toutes leurs parties, tels qu'ils ont été reconnus par le Concile de Trente doivent être reconnus comme sacrés et canoniques, non pas en ce sens que, composés par le génie humain, ils ont ensuite reçu son approbation, ni seulement qu'ils contiennent la révélation sans aucune erreur, mais parce qu'ils ont été écrits sous l'inspiration du Saint-Esprit et ont ainsi Dieu pour auteur. »

          La position la plus intéressante et sans doute la plus originale a été celle prise par le paléontologue jésuite, Teilhard de Chardin (1881-1955). Chercheur, théologien et philosophe français, il est le premier qui non seulement ne voit pas d'opposition entre foi catholique et science mais au contraire il s'appuie sur l’une, la science, pour affirmer l’autre, sa foi. Il situe la création en un « point Alpha » du temps, une sorte de "bing bang" avec une évolution à la Darwin qui arrive à l'homme qui doit, selon lui, rejoindre Dieu en un « point Oméga » de parfaite spiritualité. Il annonce la planétarisation que nous connaissons aujourd'hui, et développe la notion de « noosphère » qu'il emprunte au minéralogiste et chimiste Russe, Vladimir I.Vernadsky (1863-1945)pour conceptualiser la couche immatérielle de pensée enveloppant la Terre et formée de l'ensemble des communications humaines.

          Teilhard n'est pas du tout gêné par la place que les savants ont attribué à l'homme en l'intégrant dans la matière biologique. Il se dit faire partie de ce qu'il appelle « l’étoffe de l'Univers".

          A propos de l’apparition de l’homme, il écrit : « Depuis Galilée…,l’homme n’avait pas cessé de perdre, un par un, aux yeux de la science, les privilèges qui l’avaient jusqu’alors fait regarder comme unique au monde. Astronomiquement, d’abord, dans la mesure où  (comme et avec la terre) il se noyait dans l’énorme anonymat des masses stellaires ; biologiquement ,ensuite dans la mesure ou (comme tout autre animal), il se perdait dans la foule des espèces, ses sœurs, psychologiquement, enfin, dans la mesure où enfin, il s’ouvrait, au cœur de son moi, un abîme d’Inconscient :  par trois degrés successifs, en quatre siècles, l’homme, je dis bien, avait paru se redissoudre définitivement dans le commun des choses. » Sa vision optimiste fait au contraire de l'évolution la dynamique qui conduit jusqu'à Dieu. Dans les années 1950/60, Teilhard eut des difficultés avec l'Eglise; le Saint-Siège lui demanda même de suspendre ses publications, et inscrivit à l'Index ce qui était déjà imprimé. Ce n'est qu'après sa mort que l'ensemble de son œuvre fut connue. Il faudra attendre le 22 octobre 1996 et l'intervention du pape Jean-Paul II qui devant l'Académie pontificale des Sciences, a déclaré que « de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse ».

 

          Derniers remous, en septembre 2008, l’Eglise anglicane d’Angleterre s’excuse pour avoir rejeté la théorie de l’évolution de Charles Darwin. De son côté, le président du Conseil pontifical à Rome à précisé que l’Eglise catholique n’avait jamais condamné Darwin. Elle a organisé dans le cadre de l’université pontificale grégorienne, à l’occasion du 150eme anniversaire de la parution du livre de Darwin, un colloque sur la théorie de l’évolution du 3 au 7 mars 2009. Le jésuite Marc Leclerc, le directeur du congrès a déclaré :« Il ne s’agit pas ici de « célébration » en l’honneur du scientifique anglais ; il s’agit de prendre la mesure de l’événement qui a marqué pour toujours l’histoire de la science et a influencé la manière de comprendre notre humanité ».

         

          Le débat pourtant n'est pas clos et si du coté officiel des églises, nous pouvons observer une progressive acceptation, des attaques virulentes viennent encore de groupes religieux très rigides. La thèse développée s'appuie sur le créationnisme, doctrine fondée sur la croyance selon laquelle la Terre mais aussi l'ensemble de l'Univers, a été créée par Dieu, selon des modalités conformes à une lecture littérale de la Bible. Si en Europe les programmes scolaires enseignent l'évolution comme une théorie scientifique reconnue, il existe aux États-Unis depuis les années 1920 une vive opposition manifestée par les tenants du créationnisme littéral. À partir de 1920, un mouvement soutenu par William Jennings Bryan (1860–1925) milita pour que l’interdiction de l’enseignement de la théorie de l'évolution des espèces fasse l’objet d’un amendement de la Constitution des États-Unis. Le mouvement n’aboutit pas au niveau fédéral, mais en 1925, quinze États américains sur quarante huit interdirent l'enseignement de la théorie de l'évolution.

          Cette interdiction d'enseignement fut mise en cause devant la justice lors du «  procès du singe » mais ne fut abolie qu'en 1967 lorsqu’elle fut déclarée anticonstitutionnelle et en opposition au premier amendement de la Constitution des États-Unis qui garantit la liberté religieuse et la liberté d'expression. Ce Procès du singe eut lieu à Dayton, dans le Tennessee, du 10 au 21 juillet 1925. Il opposait les fondamentalistes chrétiens aux libéraux dont John Thomas Scope professeur de l'école publique de Dayton (1900–1970), qui fut accusé d'avoir enfreint la législature de l'État, et plus particulièrement le Butler Act qui interdisait l'enseignement du Darwinisme. Les débats furent passionnés, d'un coté, W.J. Bryan, avocat anti-évolutionniste attaquait Scope alors que Clarence Darrow(1857-1938) célèbre avocat réputé de gauche, le défendait. Le jugement a vu la condamnation de Scope, au versement d'une amende de cent dollars.

          Depuis la fin du XXe siècle, le créationnisme est délaissé en faveur du « Dessein intelligent » (Intelligent Design), croyance selon laquelle « certaines observations de l'univers et du monde du vivant sont mieux expliquées par une cause intelligente que par des processus aléatoires tels que la sélection naturelle ». Cette thèse a été développée par le « Discovery Institute », un cercle de réflexion conservateur chrétien américain : Il stipule que la théorie scientifique de l'évolution par voie de sélection naturelle ne suffit pas pour rendre compte de l'origine, de la complexité et de la diversité de la vie. Le dessein intelligent est présenté comme une théorie scientifique par ses promoteurs, mais dans le monde scientifique, il est considéré et ne peut-être qu’une pseudo-science.

 

          Les théories de Darwin passionnent et irritent toujours ; les intégristes de tous bords sont toujours aussi actifs, qu'ils soient musulmans, catholiques ou protestants. Aux Etats-Unis, on sait le pouvoir que les adeptes du dessein intelligent ont pu avoir pendant les huit ans de mandat de Georges Bush. En Europe aussi, le conservatisme reste puissant. Le sénateur français Guy Lengagne (PS) avait préparé un rapport sur Les dangers du créationnisme dans l'éducation . Il a été retiré au dernier moment de l'agenda de la réunion du Conseil de l'Europe en juin 2007, sous la pression du parlementaire belge ultraconservateur Luc Van den Brande, président du Conseil. Depuis cependant les travaux ont été repris et ont fait l'objet d'une résolution adoptée le 4 octobre 2009 où il est dit: « Le créationnisme présente de multiples facettes contradictoires. L’intelligent design (dessein intelligent), dernière version plus nuancée du créationnisme, ne nie pas une certaine évolution. Cependant l’intelligent design, présenté de manière plus subtile, voudrait faire passer son approche comme scientifique, et c’est là que réside le danger. ».

Même si ce débat n’est pas clôt, il me parait nécessaire de remettre cette question à son niveau ; la science est en perpétuelle évolution et s’appuie sur des expérimentations dont les résultats restent du domaine de la logique. La pensée religieuse quant à elle s’appuie sur des principes de foi qui correspondent à une adhésion des individus. on ne peut établir aucun parallèle entre les deux  domaines (Gould 1999).

 

 

Conclusion : Et aujourd’hui, où en est-on ?

          Les idées scientifiques ont beaucoup évolué depuis 150 ans avec le développement extraordinaire de la génétique. La théorie actuelle appelée, théorie synthétique de l’évolution, se fonde sur un déterminisme génétique intégral et s’oppose à toute transmission héréditaire de caractères acquis au cours de la vie des êtres biologiques. C’est ce qui a fait rejeter avec force les « élucubrations » de Lamarck... Et pourtant, ce dogme est actuellement remis en question...des travaux scientifiques remettent en cause ce modèle et considèrent que dans certains cas l'idée d'une transmission héréditaire de caractères acquis n‘est pas totalement à exclure!

          Les théories actuelles de l'évolution se basent sur deux principes différents qui font appel à ce que disait Jacques Monod (1910-1976) dans son livre de 1970 « Le Hasard et la nécessité ». Schématiquement on peut considérer deux points de vue. le premier l’adaptationnisme, insiste sur l’adaptation du monde biologique aux conditions du milieu. Il montre les convergences évolutives d’animaux très différents primitivement mais qui se ressemblent par la suite ; le meilleur exemple est la forme « poisson » due à l’adaptation au milieu marin et prise aussi bien par des mammifères que pare de véritables poissons. Le second considère que c’est le hasard seul qui a décidé des différentes formes biologiques et qu’il n’y surtout pas une quelconque amélioration d’une espèce à l’autre. Citons Monod « Le hasard seul est à la source de toute nouveauté, de toute création dans la biosphère. Le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, à la racine même du prodigieux édifice de l'évolution […] Cette notion est aussi, de toutes celles de toutes les sciences, la plus destructive de tout anthropocentrisme, la plus inacceptable intuitivement pour les êtres intensément téléonomiques que nous sommes ». Certains aujourd’hui n’ont retenu que ce premier terme et voient en lui toute la réussite de l’évolution.

          Que dire aujourd’hui de Darwin ? Il a été par sa ténacité un géant, par sa rigueur et son entêtement, le premier à formuler une théorie qui presque le dépassait. Pour terminer, je fais mienne le point de vue du biologiste Français, bien connu, Pierre-Henri Gouyon: « Elle est restée le socle de la biologie contemporaine, en raison de deux principes fondamentaux: d'une part, celui de la divergence des espèces à partir d'une origine commune; de l'autre, celui de la sélection naturelle. Une même population dont les descendants se trouvent dans des milieux différents peut donner naissance à deux variétés, puis à deux sous-espèces, etc... avec des caractéristiques modifiées. Ces transformations sont dues à la sélection qui conserve, parmi les variations héréditaires qui apparaissent à chaque génération, celles qui peuvent augmenter la survie ou la reproduction des individus, à l'image de la sélection artificielle pratiquée par les humains sur les plantes et les animaux domestiques. Toute la diversité du vivant peut s'expliquer par ce processus. »

          Il est clair que si Lamarck a été un précurseur et un très bon naturaliste, la force et la démesure d’un Darwin est encore au cœur de nos débats. Il a provoqué une révolution qui n’est pas close aujourd’hui !

 

Bibliographie :

Buffon, Georges-L.L. 2007. Oeuvres complètes. Paris. Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade
Cobut, G. 2009. Comprendre l’évolution :150 ans après Darwin. Bruxelles Paris DeBoeck..
Darwin, C. 2009. Origines Lettres choisies 1828-1859. édition française de Dominique Lecourt. Montrouge. Bayard éditions.
Darwin, C. 2009. L’origine des espèces. Paris. Le Monde Flammarion.
Darwin,charles : (http://fr.wikipedia.org/wiki/charles_Darwin).
Darwin à Londres : Natural History Museum : http://www.darwin200.org/
Gould ; S.J. 1999. Et Dieu dit « Que Darwin soit ! » Paris. Le Seuil.
Lamarck, J.B. 1994. Philosophie Zoologique. Paris. GF-Flammarion, 1994. (voir pour l’ensemble de ses oeuvres le site du CNRS : https://www.lamarck.cnrs.fr)
Tort, P.2008. L'Effet Darwin. Sélection naturelle et naissance de la civilisation, Paris, Seuil, « Science ouverte ».
Teilhard de Chardin, P. : Oeuvres complètes publiées de 1955 à 1976, à titre posthume par Jeanne Mortier dont il avait fait son héritière éditoriale de son œuvre dite non scientifique. (Treize volumes).