La création et le développement du Centre National de la Recherche Scientifique - CLARAC

La création et le développement du Centre National de la Recherche Scientifique par M. Henri Tachoire et M. François Clarac, le 14 mai 2009

Pendant tout le XVIIIe siècle, des travaux de recherche, essentiellement appliquée, sont effectuées dans le cadre de l'Académie des Sciences fondée par Colbert en 1666 et des académies des provinces.

Dans les universités, qui seront supprimées par la Convention en 1793, les professeurs ne font pas de recherche: ils décernent des grades. La même situation prévaut dans les facultés des sciences de l'Université de France instituée par Napoléon 1er en 1806 et organisée en 1808 : la recherche n'est pas financée. Les Facultés reçoivent des crédits pour réaliser des expériences de cours et développer leurs collections. Les professeurs financent leurs propres recherches... quand ils en font.

L'exposition internationale qui a lieu à Paris en 1866 révèle le retard considérable pris alors par la France. Deux ans plus tard, Victor Duruy, Ministre de l'Instruction Publique, crée des laboratoires d'enseignement et des laboratoires de recherche qui constituent l'Ecole Pratique des Hautes Etudes.

Au tournant du XX" siècle, le retard de l'industrie française par rapport à celle des pays concurrents est encore indiscutable. La France ne possède pas de grands laboratoires industriels comme on en trouve en Angleterre, en Allemagne ou aux États-Unis. Le «clivage» entre les mondes universitaire et industriel est plus marquée en France où il n'existe pas de puissantes fondations privées ni de grands laboratoires de recherche.

Le Centre National de la Recherche Scientifique est créé le 19 octobre 1939 par un décret du Président Albert Lebrun. Tous les domaines du savoir sont alors couverts, la physique, les mathématiques, la biologie, la chimie, les sciences humaines et sociales.

 

Comment en est-on arrivé là ?

Une Commission d'examen des inventions intéressant les armées de Terre et de Mer est créée en novembre 1887. Le 11 août 1914, une Commission supérieure chargée d'étudier et éventuellement expérimenter les inventions intéressant la Défense Nationale est présidée par Paul Painlevé qui, en octobre 1915, devient ministre de l'Instruction publique et des Inventions intéressant la Défense nationale. Deux mois plus tard, pour assurer la «mobilisation scientifique du pays», Painlevé crée la Direction des Inventions intéressant la Défense Nationale. A la fin de l'année 1916, cette Direction devient, pour quelques mois, un sous-secrétariat d'État des Inventions intéressant la Défense nationale.

Une loi du 29 décembre 1922 institue un Office National des Recherches Scientifiques et Industrielles et des Inventions (ONRSII). Rattaché au Ministère de l'Instruction Publique, cet établissement public, dirigé par un ingénieur, Jules-Louis Breton, bénéficie de l'autonomie financière. il doit créer une «liaison étroite et fructueuse entre ces trois grandes forces qui se sont trop longtemps ignorées: la Science, l'Industrie et l'Invention».

Dans le conseil d'administration de l'ONRSII, on trouve les chefs de file des deux «visions» de la recherche, Jean Perrin et Henry le Chatelier.

Un décret-loi du 30 octobre 1935 crée une Caisse Nationale de la Recherche Scientifique (CNRS) gérée par un conseil d'administration de quarante-six membres que préside Jean Perrin.

Dès lors, deux organismes, l'ONRSII et la CNRS, coexistent avec des conceptions opposées de leurs directeurs. Les tenants de la recherche pure et désintéressée refusent toute aide à ceux de la recherche appliquée. Cet antagonisme persistera jusqu'à la veille de la seconde guerre mondiale quand la mobilisation scientifique du pays sera indispensable.

En mai 1938, le Ministre Jean Zay supprime l'ONRSII ce qui va affecter pour longtemps en France les relations entre les laboratoires de recherche et l'industrie. Le 14 août 1938, un décret d'Albert Lebrun crée un Centre National de la Recherche Scientifique Appliquée (CNRSA). Les accords de Munich sont signés le 30 septembre 1938...

Le 19 octobre 1939, le nouveau Centre national de la recherche scientifique absorbe le CNRSA et réunit, dans un même organisme, les recherches fondamentale et appliquée. Un médecin, Henri Laugier, devient le premier Directeur du CNRS... né six semaines après le début de la seconde guerre mondiale, le 3 septembre 1939.

Destinée à développer la recherche fondamentale, cette oeuvre de Jean Perrin a bientôt de nombreux détracteurs! La méfiance des universitaires est grande devant la création d'un organisme qui leur échappe comme les moyens qui lui sont affectés.

En 1940, le Gouvernement de l'État Français charge Charles Jacob, professeur à la Sorbonne, d'étudier «la situation administrative et financière du CNRS, pour proposer des dispositions visant l'utilisation de son personnel, de son matériel et de ses crédits», c'est-à-dire pour démanteler le CNRS. Ce n'est pas ce qui est réalisé: une loi de mars 1941 maintient le CNRS et le rattache au secrétariat d'Etat à l'Éducation Nationale et à la Jeunesse. Jacob est nommé directeur le 15 juin. La priorité est donnée à la recherche appliquée.

De 1941 à 1944, le CNRS est implanté à Bellevue... et à Marseille où, dirigé par François Canac, le Centre de Recherches Scientifiques et Industrielles de Marseille (CRSIM) constitue son premier laboratoire propre installé en province, un laboratoire de recherche appliquée.

En 1944, nommé directeur du CNRS, Frédéric Joliot (1900-1958), lauréat du prix Nobel de physique en 1935, décide de continuer à privilégier les sciences appliquées comme l'avait fait ses prédécesseurs. Mais Joliot quitte cette direction pour devenir le premier Directeur du Commissariat à l'Energie Atomique (CEA). Au début de 1946, il est remplacé par son adjoint Georges Teissier.

Teissier rend au CNRS la vocation qu'avait voulu pour lui Jean Perrin. Réorienté vers la science pure, le CNRS devient une agence de moyen au service de toutes les sciences.

Depuis la seconde guerre mondiale, il existe deux systèmes de recherche publique de part le monde: le système universitaire dans lequel la recherche est très liée à l'enseignement et se fait sur les campus au contact des étudiants, comme en Angleterre, aux Pays-Bas ou aux États-Unis (malgré l'existence de quelques centres du type National Laboratory, Los Alamos, Oak Ridge, Lawrence Berkeley) ; le système que Claude Allègre qualifie de «parasoviétique, dont l'archétype était l'Académie des Sciences d'URSS. Des chercheurs s'y vouaient à plein temps: fonctionnaires, chercheurs à vie isolés dans des instituts ou des organismes autonomes.» La situation en France fut, ajoute Claude Allègre, «directement imitée de l'Union soviétique».

Sous l'impulsion de Jean Perrin (1870-1942) prix Nobel de physique en 1926, le CNRS est créé officiellement le 19 octobre 1939. Pendant la guerre, il végète et ne reprendra véritablement son essor qu'à la libération.

 

I/ Le CNRS de 1944 à nos jours:

Frédéric Joliot (1900-1958) réunit dès septembre 1944, un groupe de personnalités de premier plan pour relancer le CNRS et en faire un organisme de recherche très sélectif où serait regroupée toute la recherche sans tenir compte du ministère de rattachement. Il propose une science indépendante du domaine politique. Les leaders de la recherche sont pour la plupart de gauche et même d'extrême gauche. Cette étiquette restera beaucoup trop longtemps attachée à cet organisme. Le CNRS sera sous la coupe du Ministère de l'Éducation Nationale. Une autre voie aurait pu être le rattachement au Premier Ministre: Ce sera réalisé plus tard avec le Général De Gaulle et la création de la DGRST (Délégation Générale à la Recherche Scientifique et Technique.). Le CNRS est, au départ, essentiellement francilien et surtout orienté vers la physique. Au total: 15 laboratoires à Paris 16 laboratoires à Meudon-Bellevue et 6 laboratoires en Province.

La direction de la recherche va très vite se diversifier avec la création d'autres EPST indépendants, plus petits et focalisés, qui, outre une mission d'enseignement et de recherche, participent ou initient des manifestations de culture scientifique ponctuelles. On peut citer le CEA (Commissariat à l'Energie Atomique), l'INRA ( Institut National de la Recherche Agronomique), le CNES (Centre National d'Etudes Spatiales), l'Institut National d'Hygiène (1NH) qui crée en 1941 devient en juillet 1964, l'INSERM, l'INRIA: L'Institut National de Recherche en Informatique et en Automatique, l'INSU, L'IN2P3...

Le CNRS évolue régulièrement : en 1966 sont créées les unités associées qui sont des laboratoires universitaires soutenus par le CNRS en moyens financiers et en moyens humains. Le 15 juillet 1982, la loi de programmation décrète que les chercheurs, ITA passent sous le contrôle de la fonction publique, avec un statut comparable à celui des Maîtres de Conférence et des Professeurs d'Université. En 2004, on comptait 26 080agents dont 11 626 chercheurs.

Malgré toutes les rumeurs alarmistes, le CNRS est toujours là...divisé en neuf Instituts, des mathématiques aux sciences humaines en passant par la chimie et l'institut des sciences biologiques. Il se dote d'une structure transverse en trois pôles qui, au sein de la Direction Générale de l'organisme, exercera la mission d'intégration scientifique. Ces pôles découlent du plan stratégique: Origine et Maîtrise de la Matière, Nanosciences et Nanotechnologies ; Le développement durable au service de l'Homme; La Société en réseau. Aujourd'hui Mme Bréchignac dirige le CNRS avec un président, Mr. Mingus. Le CNRS est géré par une structure centrale à Paris, 3 rue Michel-Ange, et par 20 délégations régionales. Le Comité National est l'instance d'évaluation de la recherche des unités de recherche. Il est divisé en 40 sections composées de 21 membres: 1/3 nommés par le ministère et 2/3 élus par l'ensemble des personnels. Ces commissions sont réunies pour 4 ans. Chaque laboratoire est évalué tous les 4 ans par un comité composé de Professeurs, Chercheurs Français et Etrangers. Le CNRS possède 98 labos propres et 1223 laboratoires associés en général aux universités.

 

II/ Le Campus de Joseph Aiguier:

Pour comprendre les hommes et les structures, prenons des exemples, comme le site de Joseph Aiguier au sud de Marseille. Voyons dans le temps l'évolution de laboratoires purement CNRS, Comment se sont-il situés? Quels ont été leurs rapports avec l'université? En 1958 l'idée d'un Campus est lancé à Marseille. quatre laboratoires nouveaux isolés des facultés y sont installés en 1963. Un laboratoire de physique pure et appliqué de F. Canac qui le dirigera (CRSIM) jusqu'à sa retraite en 1958. Il travaille sur l'acoustique des théâtres antiques. Aujourd'hui Le LMA qui a une directrice, D. Habault, est toujours une Unité Propre de Recherche du CNRS (UPR 7051) rattachée au département Sciences et Technologies de l'Information et de l'Ingénierie (ST2I).

Pierre Desnuelle ingénieur chimiste fonde l'Institut de chimie biologie à la Faculté, il sera le directeur du Centre de Biochimie et de Biologie moléculaire (CBBM) avec des travaux sur les enzymes et les lipides. Jacques Senez après avoir pris la direction d'un laboratoire de corrosion biologique et de biochimie bactérienne dirigera à partir de 1962 un laboratoire propre du CNRS de Chimie bactérienne (LCB). 

L'Institut de Neurophysiologie et Psychophysiologie (INP) a été dirigé pendant plus de vingt par J. Paillard (1920-2006). Les travaux y ont été très multidisciplinaires, sur le fonctionnement nerveux fondamental avec des travaux d'anatomie, de physiologie ou de comportements. La composition du laboratoire a été essentiellement de chercheurs hors de Marseille...les nominations aux postes techniques et les financements ont assuré un développement rapide.

Le CNRS désigne annuellement parmi ses membres, une médaille d'or, nous citerons le compositeur JC. Risset et le mathématicien A.Connes. Comme les directeurs des différents laboratoires, ils ont à la fois été membres du CNRS et enseignants à l'Université.

Nous parlerons aussi de projets décevants qui avaient beaucoup promis...comme le phytotron de Gif sur Yvette. Crée en 1953 sous l'impulsion du Professeur de physiologie végétale, P. Chouard, il devait devenir le fleuron de la biologie végétale en France. On met en réserve pour sa construction, un quart du budget de l'année soit 230 millions de francs. On doit pouvoir tout faire sur les plantes dans ce phytotron; en contrôlant tous les paramètres on espère améliorer l'ensemble des cultures. Fonctionnel en 1961, ce grand équipement n'a jamais été totalement fonctionnel du fait d'un coût de fonctionnement trop élevé. il est arrêté en 1986. La discipline paraissait «vieillote »...Les locaux seront détruits pour y installer des équipes de biologie moléculaire...

 

Conclusion: Comment porter un jugement sur le CNRS?

C'est très difficile du fait de l'intrication des budgets et des organismes mais surtout comment juger quand on a été un de ses membres pendant plus de 35 ans? Le CNRS est régulièrement l'objet de critiques, en général des milieux économiques et des milieux de droite. Sa mise place par des hommes nettement marqués à gauche et par le front populaire a laissé des traces. Pourtant la réussite est indéniable car elle a permis l'avancée de très nombreuses disciplines. Le retard était patent à sa création. Les réussites et les échecs sont au niveau des hommes et des laboratoires. L'idéal serait peut-être de «naviguer» entre la Faculté et le CNRS... Souvent les finances n'ont pas suivi...

Que reproche-t-on au CNRS?

-Une Absence de stratégie avec une certaine rigidité thématique et une interdisciplinarité limitée.

-Le jugement et l'évaluation. Ce devrait être un système élitiste, on maintient des «ronds de cuir »dit-on!

-Le rôle trop important des svndicats qui protègent les chercheurs et facilitent l'avancement par l'ancienneté plutôt que par le mérite. Le recrutement est plutôt de type « endogamique ».

Certes, le CNRS est bien critiquable sur plusieurs points qu'il faudrait sûrement améliorer mais n'y a-t-il pas dans cette institution une originalité, une recherche intellectuelle et une défense de disciplines nouvelles qui ne survivraient pas si on supprimait cet organisme? La structure malgré bien des aléas, a largement montré sa réussite.