Discours de réception - CLARAC

Réception à l'Académie de Marseille de M. François Clarac, le 12 avril 2007

Monsieur le Directeur,
Messieurs les Secrétaires Perpétuels,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Monsieur le Délégué Régional du CNRS,
Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,

 

          Avant même de commencer, je voudrais vous exprimer toute ma gratitude de me recevoir dans votre assemblée. Petit parisien, mon attachement pour Marseille et sa région date de mon enfance lorsque que j'ai eu le privilège de me perdre dans les garrigues de Cassis, d'Aubagne ou de la Ciotat. Je ne pensais pas me retrouver un jour, devant votre si savante Compagnie, alors que je découvrais, admirateur du grand entomologiste Henri Fabre, le Sphex languedocien, la Cétoine dorée ou le grand Machaon.

           Je vous remercie très sincèrement de m'avoir accueilli dans votre Institution dont l’activité depuis 1726 est digne de tout éloge. Que l’Académie de Marseille soit présente ici dans cette salle qui porte le nom d’un ancien de vos membres, Pierre Desnuelle, où de nombreuses manifestations scientifiques ont été tout au long de ma carrière, l’occasion de grandes découvertes intellectuelles, ajoute beaucoup à mon émotion.

          Je tiens à remercier en premier lieu, le professeur Georges Serratrice dont les conseils et les encouragements m’ont poussé à me présenter à vos suffrages. Je profite de cette occasion solennelle pour lui dire toute l’admiration que je lui porte pour ses travaux scientifiques et l’éclat qu’il a donné à l’Université d’Aix-Marseille II dont il a été un très brillant président.

          Qu’il me soit permis de dire toute ma reconnaissance à mes deux parrains, Henri Tachoire et Hubert Ceccaldi. J’ai déjà apprécié Henri Tachoire qui avec Jean Chélini, se dévoue inlassablement comme secrétaire perpétuel. En l’observant, il me semble retrouver son père que j’ai bien connu au lycée Thiers lorsque je suis arrivé à Marseille en 1964 et qu’il m’a guidé dans mes débuts de professeur de Sciences Naturelles avec toute la chaleur communicative qu’il savait exprimer.

          Hubert Ceccaldi est un ami, nous nous sommes rencontrés de loin en loin dans les réunions; sa rigueur scientifique et sa connaissance du milieu marin m’ont toujours impressionné. Entre son laboratoire à Endoume et ce Campus, la distance n’était pas si grande. Nous pourrions évoquer bien des noms, ensembles. Je n’en retiendrais qu’un, celui d’Angélique Arvanitaki qui a travaillé ici pendant plus de vingt ans et qui avait émerveillé l’ensemble du monde scientifique international en lui faisant découvrir le fonctionnement des magnifiques cellules nerveuses géantes de cet affreux mollusque, l’Aplysie, appelée plus communément, le lièvre de mer !

          Il m’est  très agréable de dire devant vous à Monsieur le Maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, combien je lui suis reconnaissant et combien je le remercie des soutiens financiers qu’il a apporté très régulièrement aux laboratoires de recherches de sa ville pour leur permettre l’achat des appareils les plus performants ou pour les aides assurant leurs développement scientifiques.

          Je suis très touché que Monsieur le délégué régional du CNRS,  Pierre Doucelance  ait permis que cette réunion ait lieu dans cette magnifique salle. Le CNRS représente une institution pour laquelle j’ai le plus grand respect. Certes, j’ai souvent manifesté pour obtenir des suppléments de crédit, la recherche est si dispendieuse ! mais je sais ce que je dois au CNRS, à mon maître Jaques Paillard disparu depuis peu, qui m'a fait entrer dans cette maison il y a près de quarante an et qui m'a tout appris de la recherche en psychophysiologie. La rencontre de l’Académie de Marseille, institution pluridisciplinaire s’il en est, avec des laboratoires CNRS aussi pluridisciplinaires, ajoute à mon plaisir d’être parmi vous.

          Il est de tradition, lorsqu'un membre vient d'être élu à une des différentes Académies, qu'elles soient de Paris ou de Province de commencer son discours par un hommage à son prédécesseur. Cette tâche a d'abord provoqué chez moi certaines craintes. N’ayant pas eu la chance d'approcher Alexandre Favre, je me suis même senti frustré me désolant de ne l’avoir jamais connu. Au cours de la préparation de  mon intervention, j’ai été largement aidé par ses enfants, Elyette, Nadine et Christian qui avaient conservé pieusement une importante documentation sur leur père. En découvrant en profondeur cette vie si pleine et si captivante, je ne pouvais que m'étonner et même m'enthousiasmer de la richesse du personnage. Je vais vous parler de ce véritable savant, en essayant de vous faire partager la joie d'avoir suivi ses pas et l'émotion d'avoir côtoyé cette si grande figure.

          Alexandre Favre est né à Toulon le 23 février 1911 d'une famille d'ingénieurs qui s'était illustrée depuis plusieurs générations, dans les bateaux. Un de ses arrières-grand pères, Hyacinthe Favre qui avait fondé dès 1860 à Marseille les ateliers Favre, était célèbre pour avoir réalisé des chalands démontables qui avaient fait merveille lors de la victoire de Solferino en 1859. Son fils Marcellin, ne fut pas moins connu, il construisit à Port-De-Bouc les premiers réservoirs métalliques utilisés pour le stockage du pétrole. Il fit l'admiration de tous, pour le courage qu'il témoigna avec ses deux fils, pendant l'épidémie de choléra de 1885.

          Le père d'Alexandre, Auguste, était un grand expert maritime. N'avait-il pas été envoyé à Nikolaïev en 1931 en tant qu'inspecteur général du bureau "Veritas" pour réviser la flotte soviétique afin qu'elle obtienne à nouveau la possibilité, perdue depuis 1917, de traverser le détroit des Dardanelles puis le canal de Suez. Au même moment il avait inventé un moteur rotatif à vapeur qui fut construit par les chantiers de Penhoët pour la Compagnie Générale Transatlantique. A l'âge de quatre-vingt ans encore, inquiet devant les risques de pollution maritime, il eut l'idée de protéger les pétroliers avec des ballasts remplis d'eau, principe qui fut retenu à l'époque, pour le commerce international. Même le frère d'Alexandre, Georges, fit voyager par la mer de grandes chaudières marines, en les faisant remorquer comme des barges entre Port St louis du Rhône et Marseille.

         Au cours de son enfance, Alexandre se passionnait pour tout, pour les arts comme pour les sciences, il s'imaginait pianiste mais s’enthousiasmant de la croissance des végétaux, il se voulait botaniste. A la fin de ses études secondaires à Saint-Nazaire, il se sentit philosophe mais après réflexion, préféra s'orienter vers les sciences physiques. De retour dans notre ville en 1928, il s'inscrivit simultanément à l'Ecole d'ingénieurs de Marseille et à la Faculté des sciences. En 1932 quatre ans plus tard, il est ingénieur et licencié es-sciences. Entre l'entreprise familiale et le monde universitaire, il préférera la recherche fondamentale et l’enseignement. Joseph Peres qui venait de fonder en 1930, l'Institut de Mécanique des Fluides de Marseille (IMFM), le prend comme assistant, il n'a que 21 ans.

           Il prépare sa thèse sous la direction du professeur André Marchand, successeur de Joseph Peres nommé à Paris. Il utilise et perfectionne un tunnel hydrodynamique à eau, disponible à l'Institut qui va lui permettre d'observer les écoulements autour de profils d'ailes d’avion en injectant des filets colorés. Grâce à une vibration imposant une certaine longueur d'onde à ces filets colorés, il a pu mesurer et analyser les écoulements d'eau de façon quantitative et non simplement, qualitative. Il fut ainsi un des premiers a pouvoir vérifier les idées du célèbre physicien Allemand Ludwig Prandtl sur la couche limite c’est à dire la mince pellicule qui entoure un corps en mouvement dans un fluide et qui est le siège de phénomènes aérodynamiques et thermiques. Dans la gamme des grands nombres définis par Osborne Reynolds le physicien Irlandais, il vérifiera que les termes liés à la viscosité étaient négligeables en dehors de la couche limite mais déterminant dans celle-ci. Son esprit inventif lui fit améliorer le dispositif d'écoulement d’air en rendant mobile la paroi supérieure d’une aile d’avion, ce qui augmentera sa portance en évitant le phénomène néfaste du décollement. Il  soutiendra sa thèse à Paris en 1938.

          A la veille de la guerre, âgé de 28 ans, il est engagé comme chef des essais aéronautiques de la Société Nationale de Construction de Moteurs (SNCM) qui dépend du ministère de l'Air. Il fait là preuve de qualités d'invention exceptionnelles car il va résoudre un problème considéré comme insoluble et qui empêchait toute utilisation de moteurs à haute altitude. L'idée originale d'Alexandre Favre, consistait à diriger les filets d'air à la sortie du rotor, la partie tournante du moteur, en disposant à sa périphérie plusieurs diffuseurs indépendants, capables de diminuer les décollements et les ondes de choc en situation supersonique. Il veut breveter sa recherche, mais nous sommes en juin 1940; les derniers membres du ministère de l'Air encore présents à Paris le lui déconseillent: il n’est pas possible de laisser un tel dossier à la puissance ennemie. Dès lors, il va détruire ses plans à l'exception d'un unique exemplaire qu'il confie à un agent secret chargé de le faire passer à Londres.

          Lorsque à la Libération, il cherche à retrouver son document pour savoir où peuvent être les preuves de son invention, il apprend que ce personnage a été tué dans la résistance et il est stupéfait de voir les turboréacteurs britanniques équipés de compresseurs centrifuges en tout point identiques, à ceux qu'il avait imaginés. C'était juste après la guerre, la France sortait à peine de l'horreur, on était du coté des vainqueurs grâce à De Gaulle mais à quel prix! L'enquête diligentée par le Secrétariat d'Etat aux Forces Armées n'aboutira que fort tard avec la reconnaissance d'un brevet acquis par l'Etat Français ...en 1955.

          Il essaiera vainement de faire authentifier ses premiers travaux…  il recevra une lettre personnelle du secrétaire d'Etat du 6 Août 1948 dont j'ai eu une photocopie entre les mains, elle lui dira :" J'ai l'honneur de confirmer par les présentes l'exactitude matérielle de votre déclaration. L'invention remontant à 1940, qui consistait essentiellement à disposer à la périphérie du rotor des diffuseurs multiples carénés séparément pour supprimer tout décollement... a bien été soumise en 1941 aux services techniques de l'Air qui n'ont pu évidemment, du fait des circonstances, y donner aucune suite et ont approuvé votre attitude négative." Le gouvernement reconnaissait officiellement sa découverte et ses agissements pour en détruire les preuves devant l’occupant allemand, mais l’obligeait à se taire. Il dut se contenter d’une maigre consolation, une aide  financière pour la suite de ses recherches...

          Alexandre Favre eut cependant sa revanche! Lorsque le général De Gaulle revint au pouvoir en 1958 et lança un programme de centrales atomiques, il fallut trouver des dispositifs pour l'enrichissement de l'uranium. Même les alliés ne firent aucun effort pour l’aider. On fit appel à Alexandre Favre et à son laboratoire pour étudier la séparation isotopique par diffusion gazeuse. Par ailleurs il conseilla le CEA pour les compresseurs utilisés dans les usines basse, moyenne et haute de Pierrelatte. Là encore il reçut à la fin de son contrat avec l’Energie Atomique, une lettre de son directeur M. C. Fréjacques, datée du 18 février 1976 qui reconnaissait ses découvertes d’avant guerre et le remerciait très chaleureusement de son aide:« …Permettez-moi de vous remercier pour les très importants apports que votre laboratoire et vous-même avez effectués dans le domaine de la diffusion gazeuse. En particulier, les types de compresseurs utilisés… sont issus des idées que vous avez développées avant guerre sur les compresseurs centrifuges supersoniques. »

           Revenons à la période de guerre, A. Favre travaille sur une variante de la partie supérieure de l'aile mobile des avions et trouve un dispositif qui devait permettre des atterrissages courts, mais le projet faute de financement fut arrêté... repris cinq ans plus tard à la NASA, les essais furent concluants, en 1970.

          La carrière d'enseignant chercheur d'Alexandre Favre se développe rapidement. Nommé maître de conférences en 1945, il est professeur titulaire en 1951. C'est dans ce cadre qu'il développera avec le soutien du CNRS, son domaine de recherche privilégié, l'étude de la turbulence. Dès 1942, il avait compris l'importance d'un tel phénomène. Il sera le premier à quantifier et à comparer deux fluctuations de vitesses prises en des points différents et à des instants différents. La qualité de ses mesures le rend célèbre, il va devenir un visiteur assidu des meilleurs laboratoires d’outre-atlantique. Il passera plusieurs mois à « John Hopkins University » en 1954. Il rencontrera à Los Angeles (CALTECH) Théodor von Karman, un des maîtres dans les domaines de la turbulence.

           Une telle réussite allait aboutir à la création en 1960, à proximité de l'Institut de mécanique des fluides de Marseille, de l'Institut de Mécanique Statistique de la Turbulence (IMST). L'inauguration fut l'occasion d'une rencontre unique de tous les grands aérodynamiciens de l'époque avec, pour la première fois, l'école soviétique en grande délégation. Avec l'aide de collaborateurs talentueux qu'il avait su réunir, cet Institut fut le lieu de plusieurs installations expérimentales remarquables comme la soufflerie supersonique et la soufflerie air-eau. La première a permis des études sur le développement des avions supersoniques et sur les fusées, la seconde construite à Luminy, en simulant les effets du vent sur une nappe d'eau longue de 40 mètres, a fourni des données sur la modélisation des échanges turbulents entre l'océan et l'atmosphère qui gouvernent l'évolution du climat.

           Le travail d’A. Favre se caractérise par une quantification des données qui valideront les modèles théoriques présentés. Ainsi, en analysant les écoulements supersoniques ou subsoniques, il a établi des corrélations très précises entre les différentes vitesses des diverses structures. Il s’est aussi fait connaître pour avoir précisé théoriquement le concept de moyenne pondérée par la masse. Ces moyennes statistiques dénommées aujourd’hui « moyennes de Favre », ont simplifié considérablement la modélisation et la simulation numérique de la turbulence en fluide compressible ou dilatable. On a parlé aussi des « filtres de Favre » pour simuler des grandes échelles de turbulence. L’ensemble de ses travaux  a été naturellement publié dans les meilleures revues internationales. Elles ont permis la réalisation d’un livre de synthèse « la turbulence en mécanique des fluides : bases théoriques et expérimentales, méthodes statistiques. », paru en 1976 en collaboration avec ses élèves et de grands scientifiques de renommée internationale.

          Alexandre Favre a reçu de très nombreuses distinctions au cours de sa vie, il était officier dans l’ordre de la Légion d’honneur et dans l’ordre du Mérite ainsi que  commandeur des palmes académiques. Il a été élu à notre Académie le 5 janvier 1967 au deuxième fauteuil et reçu, en pleine révolution estudiantine, le 18 mai 1968. Vous avez été parmi les premiers à reconnaître toute sa valeur. Il est devenu membre de l’Académie des Sciences en 1977. Membre assidu de ces Académies, il venait régulièrement parmi vous et « montait » tout aussi souvent  à Paris pour assister aux séances. Même lorsque ses forces faiblissaient, il se faisait accompagner par un des membres de sa famille pour intervenir dans un débat qui lui tenait particulièrement à cœur. Son attachement à notre Académie, venait surtout de ses relations particulières avec notre midi et notre cité où il a travaillé toute sa vie. Ses racines étaient ici et il en était fier. Il parcourait le monde, mais il ne vivait bien que dans cette ville où se mêlaient les falaises blanches des rochers urgoniens, le souffle du mistral à travers les pinèdes et la mer entre l’île du Riou, le château d’If et le Frioul.

          Cette réussite exceptionnelle venait aussi de sa famille dont il n’était pas peu fier. Marié depuis 1939 à Luce Palombe, il avait construit avec elle et ses quatre enfants dont malheureusement un garçon avait disparu beaucoup trop tôt, un groupe d’une solidité, d’un rayonnement et d’une force qui le faisait vivre. Dans son laboratoire comme dans les conférences internationales, beaucoup ont connu son épouse qui, en s’associant à tous les évènements marquants de sa vie, apportait une chaleur humaine et une bonne humeur communicative. Elle démontrait qu’Alexandre Favre, à coté de valeurs morales et intellectuelles intransigeantes montrées tout au long de sa carrière, possédait une humanité exceptionnelle due sans doute à la solidité et à la richesse de cette union familiale. Il aimait raconter cette anecdote arrivée au cours d'un voyage en Extrême-Orient avec sa femme. Ils étaient à Tokyo, le jour de l'anniversaire de Luce, il eut grand plaisir à lui offrir pour fêter l’évènement, quelques perles. Ils prirent l'avion le même soir pour rejoindre directement Honolulu, mais du fait du décalage horaire, ils y arrivèrent encore, le jour anniversaire, il se sentit obligé de lui offrir encore un cadeau, mais cette fois ci, hawaïen!

           Il y avait plus encore en cet homme de science. Il prolongeait ses réflexions les plus rigoureuses par une foi chrétienne tout aussi inébranlable qui s’intégrait à son existence profonde. De telles convictions me font évoquer un autre scientifique qu’il admirait, Teilhard de Chardin, le géologue du « phénomène humain » mais surtout le grand mystique, qui dans « l’hymne de l’Univers », associe lui-aussi étroitement la matière à l’esprit. « Oh qu’il est beau l’Esprit s’élevant tout paré des richesses de la terre ! Baigne-toi dans la matière, fils de l’homme. Plonge-toi en elle, là où elle est la plus violente et la plus profonde ! Lutte dans son courant et bois son flot ! C’est elle qui a bercé jadis ton inconscience ; C’est elle qui te portera jusqu’à Dieu ! »

           On connaîtrait mal Alexandre Favre si on n’approfondissait pas son exploration du concept de toute sa vie « La turbulence ». Il ne s’est pas arrêté aux formules mathématiques les plus complexes pour l’analyser et la décrire avec autant d’acuité qu’un horloger qui domine l’ensemble des rouages indispensables au réglage de la plus complexe des horloges, il a voulu avec des confrères d’autres disciplines, Etienne Wolff, André Lichnerowicz, Henri et Jean Guitton, réfléchir sur l’apport théorique d’une telle notion. La turbulence, l’élément turbulent, n’est-ce pas avant tout du désordre ? Du bruit qu’il faut à coup sûr réprimer ? Je suis persuadé que cela l’amusait de penser qu’il avait ainsi tant travaillé sur quelque chose, qui a première vue pouvait paraître néfaste, dangereux ou simplement négligeable ou inutile.

          Ainsi avec ses quatre collègues, il a publié en 1988 un ouvrage intitulé « De la causalité à la finalité », livre d’ailleurs repris, élargi et publié la même année en langue anglaise. Il était venu vous en parler dans une conférence qu'il a faite à l'Académie de Marseille le 17 novembre 1988. Sa contribution représente à peu près la moitié de l’ouvrage et s’intéresse à différents concepts des Sciences physiques comme les notions de chaos, de stabilité, de causalité et de finalité en particulier dans les systèmes ouverts et couplés comme l’atmosphère et l’hydrosphère.

          Cet ouvrage de réflexion à base de sciences que l'on dirait "dures" et qui aurait dû s’inscrire dans un rationalisme rigoureux, se conclue par une réflexion de Jean Guitton le grand philosophe chrétien, sur l’existence d’une finalité globale perçue comme un passage de la physique à la métaphysique «  "Si l'univers présente une régulation qui permet à la vie de se conserver et de se développer, s'il existe un intérêt de la nature pour la vie, ne sommes nous pas contraints à penser que la finalité prévaut sur la causalité en tant qu'elle est la cause de la convergence des causes."

          Le monde physique pour Alexandre Favre est un système d'ordre dans la complexité qui suit une voie déterministe comme l’a prouvé le contrôle expérimental, mais cette notion doit être utilisée dans les domaines où l'on peut prouver que ses conditions sont satisfaites; en fait, il ne croit pas à un déterminisme absolu. L'ordre en évoluant peut changer d'échelle et de structure; le hasard comme le prône le biologiste Jacques Monod dans son ouvrage de 1970, n'est pas pour lui, une notion scientifique. Cette position peut étonner, elle s’oppose au matérialisme mais est partagée aujourd’hui par de nombreux physiciens. L’importance de la turbulence, comme la base même de ses convictions les plus spiritualistes s’explique. Il rejoint en fait encore Teilhard de Chardin : «  Cette multitude agitée, trouble ou distincte, dont l’immensité nous épouvante, cet Océan humain, dont les lentes et monotones oscillations jettent le trouble dans les cœurs les plus croyants, je veux qu’en ce moment mon être résonne à son murmure profond. Tout ce qui va augmenter dans le Monde, au cours de cette journée, tout ce qui va diminuer, -tout ce qui va mourir, aussi, - voilà Seigneur, ce que je m’efforce de ramasser en moi pour vous le tendre ; voilà la matière de mon sacrifice, le seul dont vous ayez envie. »  

          Les recherches et les lectures d'Alexandre Favre m'ont beaucoup familiarisé avec cette puissance sereine, ce regard droit et juste, comme le montre ses différents portraits. Mon regret de ne l'avoir point rencontré, est encore plus vif mais je vous remercie de m'avoir permis de le connaître de près pour porter témoignage de cette très grande figure scientifique qui a tant honoré notre compagnie. Les derniers vers du « Cimetière Marin » où danse si harmonieusement la Méditerranée, me feront toujours penser à lui :

 

«  Le Vent se lève !... Il faut tenter de vivre !
« L’air immense ouvre et referme mon livre,
« La vague en poudre ose jaillir des rocs !
« Envolez-vous pages tout éblouies !
« Rompez vagues! Rompez d’eaux réjouies

« Ce toit tranquille où picoraient des focs !

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          La deuxième partie de mon propos, inspirée directement par l’exemple d’Alexandre Favre, tentera de vous présenter et de suivre la vie des hommes de Sciences qui ont su malgré leur spécialisations, chercher au delà des clivages intellectuels et se sont passionnés pour d’autres domaines qu’ils soient littéraires, artistiques ou philosophiques. Volontairement je refuserais de vous parler des expérimentateurs qui savants certes, mais tellement absorbés par leurs travaux, ont été incapables en dehors de leurs spécialités, de dire un seul mot sur les problèmes de leurs temps.

           Je voudrais par contre me consacrer à ces personnalités qui en sont arrivé à s’imposer au dessus des disciplines en tant qu’hommes de « savoir ». Ils ont été scientifiques, écrivains, peintres ou moralistes, ils ont marqué notre histoire. Je reprendrais pour les nommer le terme utilisé par Jean-Pierre Changeux qui dans un de ses derniers ouvrages, parle de "l'Homme de Vérité". 

          En se tournant vers le passé, il est facile de retrouver de tels personnages, sans même remonter à l'antiquité où, pour être philosophe, il fallait être géomètre, je m'arrêterai au XVIIe siècle avec René Descartes. Ce grand philosophe, l'homme du cogito, maniait l'abstraction et le raisonnement mathématique. Il était un physicien hors-pair mais aussi un biologiste. N'a-t-il pas disséqué dans sa cave de nombreux animaux pour en comprendre l'anatomie. Il s'en vantait même dans une lettre adressée le 9 juin 1639, à un de ses intimes, le père Mersenne: "En effet j'ai considéré ce que Vézalius et les autres écrivent sur l'anatomie, mais aussi plusieurs choses plus particulières que celles qu'ils écrivent, lesquelles j'ai remarqué en faisant moi-même la dissection de divers animaux. C'est un exercice où je me suis souvent occupé depuis onze ans et je crois qu'il n'y a guère de médecin qui y ait regardé de si près que moi." Même trahi par l'ignorance anatomique et physiologique de l'époque, il a su par la rigueur de ses exposés faire oeuvre de science.

          Le dualisme qu'il a développé en séparant l'esprit de la "machine" s'expliquait parfaitement de son temps et ouvrait à la science la possibilité d'étudier le fonctionnement des corps animaux aussi bien que celui des humains. Il a été ainsi, le premier à décrire précisément un mouvement de type automatique, le réflexe en prenant pour exemple, la réaction incoercible du clignement d’yeux devant un geste inattendu contre le visage. En face de tels textes, le scientifique admire la précision et la justesse des mots, le littérateur le rythme de la phrase et la musique des termes. C'est Jean Rostand l'homme des grenouilles des étangs de Ville-d'Avray, le fils de l’auteur de "Chanteclerc", le savant moraliste, qui a dit de lui:"Descartes a préparé, contre tous les vitalismes et animismes paresseux, l'avènement d'un mécanisme physico-chimique dont le moins que l'on puisse dire est qu'il constitue, pour la biologie, l'hypothèse de travail la plus féconde."

          Le XVIIIe siècle avec les Encyclopédistes et ce désir de regrouper toutes les sciences pour exposer « l’ordre et l’enchaînement des connaissances » répond parfaitement à notre attente. L’homme de vérité est ici parfaitement défini, il se trouve ainsi au centre d’un système qui relie aussi bien la poésie, la musique, la peinture, l’arithmétique, la zoologie, la cosmologie… La publication des 35 volumes de l’Encyclopédie par Diderot et d’Alembert avec plus de dix volumes uniquement de planches, démontre ce besoin d’associer le dessin scientifique à l’œuvre d’art. Cet universalisme de la connaissance tentera la Révolution; le 26 Mai 1791, elle a failli faire du Louvre, le lieu de la «réunion de tous les monuments des Sciences et des Arts ». Malheureusement le projet faute de finances, n’aboutira pas. L’abbé Grégoire créera seulement  le conservatoire des Arts et Métiers, le 10 octobre 1794, scellant définitivement la séparation des Arts mécaniques et des Arts libéraux.

          La présence de savants éclairés va aussi hanter tout le XIXe siècle. Les grands neurologues ou les grands physiologistes matérialistes inspirés par Auguste Comte, vont placer dans la connaissance tout leur espoir d’un monde meilleur. Naïvement certes, ils vont attendre des progrès scientifiques une nouvelle nature humaine, une sociologie différente, un bien-être alimenté sans cesse par de nouvelles connaissances qui devaient faire réussir la société de demain.

          La motivation d’un Claude Bernard et son souci de soumettre la science biologique et médicale à l‘expérimentation est pour lui un moyen, enfin rigoureux de connaître comme il l’exprimera dans son « Introduction à l’étude de la médecine expérimentale » de 1865: «  La médecine est donc destinée à sortir peu à peu de l’empirisme, et elle en sortira de même que toutes les autres sciences par la méthode expérimentale. Cette conviction profonde soutient et dirige ma vie scientifique. » Sait-on que Claude Bernard voulait d’abord suivre une carrière littéraire; il avait composé un vaudeville « Rose du Rhône » et il est "monté" à Paris pour faire jouer sa tragédie « Arthur de Bretagne ». Renan dira : «  Il vint à Paris ayant dans sa valise une tragédie en cinq actes et une lettre. Il tenait naturellement plus à la tragédie qu’à la lettre; mais le fait est que la lettre valut mille fois plus que la tragédie. Elle était adressée à notre judicieux et regretté confrère M. Saint-Marc Girardin... Il conseilla au jeune homme d’apprendre un métier pour vivre. » C’est ainsi que Claude Bernard commença ses études de médecine et devint le premier physiologiste français.

          Les grands écrivains romantiques avec leur esprit perspicace et leurs analyses sociologiques décrivaient une société en pleine mutation. Ils étaient à leur manière des hommes de sciences fascinés par les découvertes de leur temps, qu’elles touchent à la mécanique, à l’électricité, au magnétisme ou au fonctionnement cérébral, ces auteurs en truffaient leurs romans. Honoré de Balzac a fait dire à l’antiquaire de « La Peau de chagrin » qui propose la fameuse peau au héros, Raphaël «  En deux mots, j’ai placé ma vie, non dans le cœur qui se brise, non dans les sens qui s’émoussent ; mais dans le cerveau qui ne s’use pas et qui survit à tout... ».

           Emile Zola, le père des Rougon-Macquart, ne disait-il pas «  nous autres naturalistes, hommes de science »?. Il croyait foncièrement à l’hérédité, comme l’expliquera Jean Rostand, dans un discours prononcé à Médan le 2 octobre 1949  «  Zola a fait passer dans certaines de ses oeuvres ce qu’on pourrait appeler l’émotion biologique ou même le frisson génétique. Sur la torrentueuse puissance de la vie toujours créatrice, sur le renouvellement incessant des lignées humaines, sur ce raccourci d’humanité que représente chaque famille, sur la multiplicité innombrable des combinaisons héréditaires qui chacune orientent l’individu vers un destin singulier, il a écrit des pages inoubliables. »    

           Le professeur au Collège de France Etienne-Jules Marey qui s’était fait le maître de la mesure des phénomènes scientifiques, le spécialiste de l'analyse du mouvement, avait lui toutes les qualités d’un grand  artiste-photographe. S’il a été le premier en 1869 à prendre correctement le pouls des patients en inventant son sphygmographe et grâce à ses différents capteurs, le premier capable de quantifier la plupart des phénomènes biologiques, il a réalisé des appareils de prise de vue d'une extraordinaire précision permettant de décomposer des mouvements très rapides qu’il enregistrait par ce qu’il a appelé la « chronophotographie » à plaque fixe. Il l'abandonna en 1889 pour un film celluloïd, et inventa un mécanisme astucieux capable de faire avancer le film en synchronisme avec l'ouverture de la fente de l'obturateur... C'était déjà presque du cinéma mais l'aventure commerciale ne l'intéressait pas, il laissa cela aux frères Lumière, il ne pensait qu'à la recherche.

          Il est resté célèbre par son « fusil photographique » capable d’enregistrer douze images à la seconde sur une même plaque sensible, la durée d’exposition pour chacune d'elle n’étant que de 1/720 secondes. L’appareil inspiré du revolver photographique de l’astronome Jansen et de la jumelle de Nicoud, lui a ainsi permis d’analyser les différentes trajectoires au cours d'un vol chez les oiseaux. L’histoire raconte que des témoins avaient été particulièrement intrigués de voir « un fou » qui, pointant son fusil vers le ciel à la poursuite de volatiles apeurés,  semblait très heureux de ne jamais faire une seule victime !

          Marey fut aussi à l'époque un spécialiste de la dynamique des fluides, un précurseur d'Alexandre Favre, il  inventa une soufflerie aérodynamique lui permettant de réaliser, à l'aide de projections de fumées perturbées par un obstacle, des spirales, des enroulements et des volutes d'air torsadées du meilleur effet. Ces images d’une extrême beauté ont été considérées comme de véritables oeuvres d'art et ont inspiré les Futuristes Italiens du début du XXe siècle comme Fillipo Tomaso Marinetti qui en a parlé dans son Manifeste de 1909. Quant aux photos successives réalisées pendant la marche d’un sujet, elles ont été reprises à la lettre par Marcel Duchamp dans son étude d'un "Nu descendant l'Escalier" (1912).

        Permettez-moi ici de rappeler une femme, une physicienne connue de tous, Marie Curie qui va révolutionner la science avec ses travaux sur le radium et la radioactivité. D’une simplicité extrême pendant la guerre de 1914-1918, aux côtés d’Antoine Béclère, directeur du service radiologique des armées, elle s’est dévouée sans compter à la conception d’unités chirurgicales mobiles et crée dix-huit voitures de radiologie, surnommées les « petites Curie». En 1916, ayant appris à conduire ces véhicules, elle a parcouru régulièrement le front pour faire des radiographies. Irène, sa fille, âgée de seulement dix-huit ans, fait de même dans plusieurs hôpitaux de campagne.

          Que ce soit l’occasion ici d’évoquer, on en parle trop peu, bien des femmes de sciences, "véritables femmes de vérité " qui en recherche ont fait preuve d’un dévouement admirable, d’une très grande qualification, qui se vouant totalement à leurs recherches cachaient un violon d’Ingres littéraire ou artistique, pour ne pas apparaître plus cultivées que ceux qui les entouraient. 

           Le début du XXe siècle nous présente un ensemble de personnages tout à fait étonnants chez qui littérature et science, sont étroitement mêlées. Ils gravitent particulièrement, autour de Paul Valéry. L’auteur de « la Jeune Parque » ou du  « Cimetière Marin » va nous démontrer, dans l'ensemble de ses Cahiers publiés par le CNRS, son goût et son attirance pour la logique et la précision du raisonnement. Il sera au fait de toutes les découvertes scientifiques de l'orée du XXe siècle. Il aura toujours une certaine distance vis à vis de l’évolution scientifique. N’écrivait-il pas avec une malicieuse ironie, en 1914 : « La science n’est pas le résultat nécessaire, immanquable de la raison humaine ni du bon sens ni de l’observation indéfinie. Cette raison et cette observation ont pu exister pendant des siècles sans que la science se fît, ou s’accrut d’une ligne. Mais la science est due à des  accidents heureux, à des hommes déraisonnables, à des désirs absurdes, à des questions saugrenues; à des amateurs de difficultés; à des loisirs et à des vices; au hasard qui a fait trouver le verre; à des imaginations de poètes ».

          Paul Valéry suivra avec grand intérêt les connaissances nouvelles de la neurologie. Il se passionnait pour le langage et son expression. Il se comportait pour la science comme pour la littérature, il l’analysait et l’interprétait. Il reprochait souvent à la science de ne définir des lois que sur les phénomènes naturels du monde extérieur et de ne pas s’interroger sur le monde intérieur et sur les propres lois de l’esprit humain. Henri Mondor, le grand chirurgien spécialiste de Mallarmé mais aussi de Valéry, le remplacera à l'Académie Française, il sera reçu par Georges Duhamel, le médecin, l’auteur des Pasquier.

          Je mentionnerai un grand neurologue qui a fait partie dès 1941 de notre Académie, Lucien Cornil. Moniteur d’anatomie pathologique à la faculté de Paris, sous la direction de Gustave Roussy, il arrive à Marseille en 1930, avec la création de la nouvelle Faculté de Médecine. Il occupera la chaire d’anatomopathologie et de médecine expérimentale. Il deviendra en 1938, doyen de la Faculté et le restera jusqu’à sa disparition en 1951. Très marqué par la littérature, il accueillera Georges Duhamel dans votre Académie et sera l’ami de bien des littérateurs parisiens.

          Jean Delay  surprendra toujours car, considérant l'ensemble de sa vie, on hésiterait à le classer. Lorsqu’il est entré à l’Académie française le 21 janvier 1960, Pasteur Valléry-Radot l’a reçu par ces mots : «  Monsieur, votre oeuvre littéraire est des plus originales. Elle a ouvert, par ce livre sur Gide, des voies nouvelles à l’étude de l’histoire naturelle d’un esprit  comme disait Sainte-Beuve. Est-ce donc elle qui vous a permis d’accéder, très jeune encore à notre compagnie ? Non Monsieur, vous êtes parmi  nous en tant que psychologue scientifique. ». Il a été à la fois un étonnant neuropsychiatre, le premier à avoir utilisé des tranquillisants dans son service de Sainte-Anne en 1950, un orateur talentueux et un grand romancier ainsi qu’un critique fort avisé avec un livre qui fera date sur « La jeunesse d’André Gide » comme l’ avait fait remarquer celui qui le recevait.

            Fils du docteur et maire de Bayonne, Maurice Delay, il a été médecin des hôpitaux juste avant la deuxième guerre mondiale. Il sera expert au procès de Nuremberg, chargé d’examiner Rudolph Hess et Julius Streicher l'abominable nazi. Avec son collaborateur Pierre Deniker, il a l’idée géniale d’essayer sur ses malades mentaux, une nouvelle molécule, la chlorpromazine que le docteur Henri Laborit au Val de Grâce utilisait déjà pour provoquer une hibernation artificielle. L’histoire raconte que l’effet fut saisissant, une infirmière qui reprenait son service et n’était pas au courant de l’essai de ce nouveau traitement, a cru d’abord, lorsqu’elle est arrivée le matin, s’être trompé de lieu. Alors qu’habituellement elle entendait des cris, des hurlements, voyait des patients agités en tout sens, c’était le silence, le calme... On n’utilisera plus jamais, à partir de ce jour de camisole de force, on l'avait  remplacée par une camisole chimique.

        Ces hommes de savoir tels que je tente de les dépeindre, ont donc intimement mêlé science, littérature et morale, on pourrait mentionner bien d'autres belles figures, je ne peux m’empêcher d’en rappeler une dernière, celle du grand hématologue Jean Bernard qui fut aussi membre de l'Académie des sciences et de l'Académie nationale de médecine. L'Académie française lui a rendu le 17 octobre 2006 un hommage solennel, Jacqueline Worms de Romilly a parlé de lui: « C'était un grand savant mais aussi un grand littéraire. Il apprenait des textes par cœur, et avait développé une grande amitié pendant son adolescence avec Adrienne Monnier libraire parisienne connue à l'époque pour recevoir régulièrement André Gide ou Paul Valéry. Lorsque plus âgé il ne trouvait pas le sommeil, il se récitait tout un acte de Polyeucte!. Poète lui-même, il a reçu un prix de l'Académie avant d'en être membre ». Jean Bernard fut aussi le père fondateur de la bioéthique médicale en créant sous la présidence de François Mitterrand, le comité consultatif national d'éthique en 1983. Le chercheur scientifique ne peut plus expérimenter sans répondre à des critères moraux indispensables, à des exigences éthiques nécessaires.

            Parmi ces Hommes de Vérité, je terminerai en faisant une place privilégiée aux neurobiologistes qui lancent aujourd’hui, un défi dont on a encore du mal a saisir toutes les conséquences. On sait l'importance que les sciences du cerveau ont pris ces dernières années grâce à l'apport de techniques révolutionnaires comme celles qui permettent d'analyser un cerveau vivant qui parle, calcule, réfléchit ou anticipe. Mais aujourd'hui, on ne cherche plus seulement à réparer ou à soigner les pathologies, on aborde directement les activités psychiques, les réactions conscientes et inconscientes. La connaissance du cerveau est bien la grande question du XXIesiècle  mais ce qui était proposition naguère, est devenu aujourd’hui un but, certes encore lointain mais, possible.

          Les hommes de science peuvent espérer posséder un jour, les clefs des codages nerveux comme Ali-Baba avait pu surprendre le mot de passe nécessaire pour ouvrir la merveilleuse caverne des quarante voleurs. Oh certes, on reste très prudent, on n’imagine pas expliquer encore comment le cerveau a permis à Mozart de composer « l’air de la reine de la Nuit » dans « la Flutte Enchantée », comment Corneille a écrit les stances du Cid ou comment Cézanne a pu peindre de si merveilleuses « Sainte Victoire ».

          Les scientifiques n'en sont encore qu'aux balbutiements, ils en ont parfois le vertige et s'étonnent eux-même de poser de telles questions, comme l’analyse Roger Vigouroux dans son ouvrage « La Fabrique du beau » : « Il semble aussi qu’on éprouve toujours quelque malaise à voir, à analyser en termes matériels, en formules scientifiques ce qui, relève de la beauté, de l’immatériel, comme s’il était de l’expérience esthétique de demeurer toujours subjective, comme si elle devait rester toujours plus ou moins ineffable parce qu’avant tout émotionnelle... La réalité artistique est objet de délectation et non de rationalisation. Est-ce une raison suffisante pour refuser de comprendre les mécanismes de la délectation elle-même, de saisir les lois et les principes qui guident et rendent possible le plaisir lui-même et tout ce qui permet à chacun de nous de se perdre dans les sensations qu’il éprouve face aux produits du génie artistique, face aux traces sublimes des hommes qui l’ont précédé ? »

                    Nous nous trouvons au début d'une ère nouvelle...ne soyons pas ces esprits chagrins qui s'inquiètent devant toute exploration imprévue... sans être non plus naïfs car les difficultés vont être immenses. Jean Rostand, dans un exposé sur les possibilités de modifier l’homme à l'avenir, faisait confiance à la science: «  La science, ne l’oublions pas est un bloc, et, au départ de tous ces progrès dont nous bénéficions si largement, il y a, d’abord, l’élan de vérité, l’audace des chercheurs, leur besoin incoercible d’aller toujours plus avant dans la maîtrise et la possession de la nature. Si, d’aventure, nous étions tentés de trouver la science un peu indiscrète, un peu envahissante, si nous nous sentions enclins à la rappeler sagement à l’ordre, songeons que, pour aller assez loin, il fallait qu’elle eut en elle de quoi aller parfois trop loin. »

          En effet c'est en l'homme lui-même qu'il faut croire mais en un homme lucide capable de se dépasser, un homme de vérité ouvert à toutes les sciences et respectueux des règles que l’homme lui-même s’imposera. Le neurobiologiste, Jean-Didier Vincent par exemple, définit pour un tel avenir, une nouvelle éthique de vie. Il n'est pas question de savoir s'il a le droit de le faire mais bien plus comment il doit s'y prendre ou comment il doit aborder les grands problèmes du psychisme individuel ou collectif. L'espoir, JD Vincent le place dans les qualités fondamentales de la nature humaine, qualités à redécouvrir et qui différencient l'humain de la nature animale si proche pourtant mais si différente de nous.

           Dans un de ses derniers livres « Le cœur des autres » Il s’appuie sur le tableau de Vélasquez "la Reddition de Breda" pour mettre en exergue un des sentiments uniques à l’homme mais combien modeste et combien précieux, la compassion. En opposant ce tableau plein d’humanité à la férocité du combat entre Espagnols et Hollandais qui vient de s'achever, il démontre que le peintre a voulu dépasser les horreurs de la bataille pour atteindre une des plus belles qualités humaines : «  Vélasquez a choisi de montrer le moment où le vainqueur accueille le vaincu et lui évite de s’incliner. Il y a dans le face-à-face des deux guerriers un concentré de ce que j’ai voulu dire sur la tendresse dont les hommes sont capables. Le geste de la main de Spinola sur l’épaule à peine abaissée de Nassau célèbre la victoire éclatante et modeste de la compassion... ». Ainsi cette qualité exceptionnelle, la compassion doit être pour demain un des ciments indispensables à la compréhension entre les hommes.

           L'humanité forme autour de la terre, à un peu plus d’un mètre cinquante au-dessus du sol, une couche composée de plus de six milliards de cerveaux…Couche vivante, grouillante, en perpétuelle agitation, le tourbillonnement des neurones. Teilhard de Chardin ne l’avait-il pas nommé « la Noosphère » ? …Couche pensante dont on appréhende peu à peu les mystérieuses propriétés… Progrès et craintes s’entremêlent pour l’avenir. Il est de plus en plus difficile de vivre avec ce qui se présente à nous, tous les jours. Mais la valeur morale et la hauteur de réflexion de ces « hommes de vérité » en contrôlant les progrès de la connaissance de l'ensemble de l'humanité, ne nous permettront-ils pas d'acquérir toujours plus de conscience et plus de plaisir à vivre?

           Cette présentation et ce rappel de quelques personnages au savoir plein et éclairé, doivent nous convaincre d’une certaine espérance. Il est sûr qu’il nous faudra à l'avenir beaucoup d'exemples comme Alexandre Favre, beaucoup d'hommes et de femmes comme ceux de l’Académie de Marseille, pour faire confiance à la Science et au monde de demain!

 

                                                                                        François Clarac

 

Références:

Balzac, Honoré. 1831. La peau de chagrin. LGF. Livre de poche.
Bernard, Claude. 1865. Introduction à la médecine expérimentale. Rééditions régulières. Paris. Flammarion.
Changeux, Jean-Pierre. 2002. L'homme de Vérité. Paris. Odile Jacob.
Descartes Oeuvres complètes. La Pléiade. Gallimard. Édition remaniée et augmentée en 1953.
Discours De Réception De M. Jean Delay À L'académie Française et Réponse De M. Pasteur Vallery-Radot. 1960. Gallimard. Paris.
Favre, Alexandre. 1976. La turbulence en mécanique des fluides: bases théoriques et expérimentales, méthodes statistiques. ParisGauthier-Villars
Favre, Alexandre 1988. De la causalité à la finalité. Paris. Maloine.
Rostand, Jean 1966. Hommes d'autrefois et d'aujourd'hui. Paris, Gallimard.
Rostand, Jean 1967. Inquiétudes d'un biologiste. Paris. Gallimard.
Teilhard de Chardin L'hymne de l'Univers. Points Seuil.
Valery, Paul, 1920. Le cimetière Marin
Valery, Paul, 1972. Cahiers, fac-similé en 29 tomes, Editions du CNRS (1957-1961).
Vigouroux, Roger 1992. La fabrique du Beau. Paris. Odile Jacob.
Vincent, Jean-Didier. 2003. Le cœur des autres. Paris. Odile Jacob.