Deux précurseurs de l'idée de la Tolérance: John Locke & Pierre Bayle - DODRE

"Deux précurseurs de l'idée de la Tolérance: John Locke & Pierre Bayle" par le Pasteur Raymond Dodré, le 18 juin 2009

Injustement oubliés tout au long du XIX° siècle, John Locke et Pierre Bayle, à quelques années près contemporains, sont les théoriciens de l'idée de tolérance à la fin du XVII° siècle. Ils sont en cela les précurseurs des Lumières. Il est intéressant de les rapprocher d'autant plus que leur ouvrage sur la tolérance paraissent presque en même temps - 1686 pour Bayle,1689 pour Locke - et qu'ils se sont rencontrés à Rotterdam.

Mêlé aux affaires politiques et religieuses de l'Angleterre, ami et conseiller d'un des grands hommes politiques de l'époque, lord Ashley, Locke est un esprit universel, écrivant un ouvrage sur l'éducation, un autre sur l'économie, un troisième pour exposer ses idées philosophiques qu' il intitule "Essai philosophique sur l'entendement humain". En effet, Locke est d'abord un philosophe: selon lui, l'expérience est le seul fondement de la connaissance. Ses idées font de lui l'un des maîtres de l'empirisme anglais. La loi naturelle enseigne que les hommes sont libres et égaux. D'origine divine, elle est découverte par la raison et l' homme est porteur de droits naturels inaliénables: la vie, la liberté, la jouissance de ses biens. Le pouvoir politique les garantit. Le pouvoir législatif est le pouvoir suprême. Locke est le théoricien de la monarchie constitutionnelle et de la pensée libérale.

Il distingue deux types de société totalement distincts : la civile et la religieuse. La tolérance est la conséquence directe de cette séparation. On trouve dans un essai paru en 1667, l'essentiel de l'argumentation qui prendra sa forme définitive dans la "Lettre" qui -paraîtra en 1689.

Dieu n'a confié à personne le soin de s'occuper de l'âme d'un autre. La tâche de chacun est de déterminer par lui-même ce qu'il doit croire et pratiquer. Lois et sanctions sont inutiles: ils ne peuvent produire de persuasion intérieure. La vraie question est politique: il ne s'agit pas de savoir si une  religion est vraie mais si elle peut nuire à la bonne marche de l'Etat. L'Eglise n'a que deux moyens pour convaincre: le verbe et la persuasion. La foi est une affaire intérieure qui ne concerne que sa conscience et Dieu.

Originaire d'un village ariégeois - le Carla - qui porte maintenant son nom, Pierre Bayle est né le 18 Novembre 1647 dans une famille pastorale. Il fait des études de théologie et se convertit au catholicisme à Toulouse. Revenu rapidement à sa foi d'origine, il s' exile à Genève où il devient précepteur. Après un séjour à Rouen et à Paris, il est appelé à enseigner la philosophie à l'Académie protestante de Sedan. Il est proche d'un autre professeur, Pierre Jurieu. Lorsque l'Académie est contrainte de fermer en 1681, tous deux. partent pour Rotterdam où Bayle enseigne la philosophie et l'histoire. .

Il écrit un premier ouvrage; "Pensées diverses sur la comète" dans lequel il dénonce l'astrologie et s'interroge sur la notion de vérité. Il répond à un polémiste virulent, le père Maimbourg puis va faire paraître un périodique littéraire "Les nouvelles de la République des Lettres" qui le met en rapport avec toute l'Europe savante. Il devient célèbre. En 1686, il fait paraître son "Commentaire philosophique sur la parole du Christ ;"Contrains-les d'entrer" où il défend la liberté de conscience et montre que l'interprétation augustienne est aberrante. Jurieu soutient l'expédition de Guillaume d'Orange contre le roi d'Angleterre pour faire pression sur Louis XIV. Bayle s'y oppose et des années de polémique entre eux s'ensuivront.

Révoqué de son poste de professeur, mais soutenu par son éditeur, Bayle va consacrer tout son temps à la rédaction d'un "Dictionnaire historique et critique". Il corrige les erreurs et inexactitudes du dictionnaire de Moreri, ajoute de nouveaux articles,  des commentaires et des réflexions personnelles de sorte qu'on peut lire les textes à plusieurs niveaux. Le "dictionnaire" connaîtra un immense succès dans toute l'Europe.

Historien des idées, doué d'une immense culture, Bayle revendique la liberté d'écrire selon ses convictions. Philosophe, il pratique le doute; chrétien, il reconnaît le caractère indiscutable de la Révélation. Ses propos souvent ambigûs",le montrent soit comme rationaliste voire athée soit oomme un homme de Foi .

Son Appel a la tolérance est exposé adns son "Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : contrains-les d'entrer; où l'on prouve par plusieurs raisons démonstratives qu'il n'y a rien de plus abominable que de faire des conversions par la contrainte, et où l'on réfute tous les sophismes des convertisseurs à contrainte, et l'apologie que Saint Augustin a faite des persécutions".

Le critère ultime de la vérité, c' est notre conscience. Il n' y a pas de plus grand mal que de la renier. L'un des premiers, Bayle pose le principe de la liberté de conscience. Bayle commence par réfuter le sens littéral du mot : « contraindre ». Il est totalement contraire à l'esprit de l'Evangile et inconnu des pères de l'Eglise des premiers siècles.

Par de nombreux apologues, il montre l'absurdité de vouloir contraindre les consciences et balaie toutes les objections qu'on pourrait faire, notamment l'idée que la tolérance détruirait l'état, jeté alors dans la confusion. Ce qui nuit n'est pas la diversité mais l'inverse. Il écrit : "Si chacun avait la tolérance que je soutiens, il y aurait la même concorde dans un état divisé entre dix religions que dans une ville où les diverses espèces d'artisans s'entre-supportent mutuellement. Tout ce qu'il pourrait y avoir, ce serait une honnête émulation..."

La tolérance doit s'étendre aussi aux juifs, aux musulmans, aux païens. Par leurs idées et leurs écrits, par deux voies différentes, Locke et Bayle affirment la nécessité de la tolérance et le bien-fondé de la diversité religieuse. C'est un premier pas vers la liberté de conscience qui sera définie un siècle plus tard dans la "Déclaration des droits de l 'homme et du citoyen".

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