Discours de réception- DUCHENE

Réception à l'Académie de Marseille de Mme Jacqueline Duchêne le 20 mai 2008

 Monsieur le Chancelier, Messieurs les Secrétaires perpétuels, Mesdames et Messieurs les membres de l’Académie des Sciences, Lettres et Arts de Marseille,

 

Depuis deux ans, vous avez accepté que j’assiste à vos séances du jeudi, dans votre assemblée si riche en talents insignes et merveilleusement divers, et vous m’y avez accueillie chaleureusement. En février, vous m’avez fait le très grand honneur de m’élire à l’unanimité membre titulaire de votre vénérable et prestigieuse compagnie, qui s’est illustrée depuis des siècles par tant de personnages remarquables. Aujourd’hui, solennellement et avec beaucoup d’émotion, je m’apprête à venir siéger parmi vous. J’ai souhaité que cette réception ait lieu dans cette magnifique bibliothèque de l’Alcazar, située au centre de Marseille, ma ville natale. M. Jean-Claude Gaudin, notre Maire, lui-même académicien de Marseille et très attentif aux travaux de l’Académie, m’a permis de réaliser ce souhait. Je l’en remercie de tout cœur. Et je remercie M. Sébastien Lanoye, directeur de la communication et de la programmation des bibliothèques, qui a la grande amabilité de nous recevoir.

Tout cela, je ne l’ignore pas, Mesdames et Messieurs les membres de l’Académie, je le dois avant tout à la fidélité amicale que vous avez voulu témoigner ainsi au souvenir de mon mari, le Professeur Roger Duchêne, qui fut votre confrère au sein de l’Académie pendant trente-trois ans. Ma reconnaissance envers vous n’en est que plus sensible et plus profonde.  

Tout cela, je le dois aussi à l’initiative active de Mme Madeleine Villard, ma marraine, dont le soutien moral et affectueux ne m’a jamais fait défaut durant les années d’épreuves. Tout cela, je le dois encore à l’appui de Mme Eliane Richard, dont l’énergie communicative m’est toujours d’un grand réconfort.

Je le dois enfin, vous le savez tous, à l’incitation fraternelle à me présenter à vos suffrages de M. le Professeur Jean Chélini, l’un de vos Secrétaires perpétuels, désireux de manifester une fois de plus la vieille affection qui nous liait à sa femme Andrée et à lui-même.

Aux dames de l’académie avec lesquelles je sens une particulière connivence, mais dont certaines sont malheureusement retenues loin de nous, à mon parrain, M. Adrien Blès, ami de longue date de notre couple, et pour qui rien de ce qui est marseillais n’est étranger, à M. le Professeur Henri Tachoire, secrétaire perpétuel, toujours prêt à m’apporter l’aide de ses compétences académiques, à Monsieur le Professeur Jean-Raoul Montiès, chancelier, à M. le Directeur Daniel Drocourt, à vous tous, à chacun de vous, je dis un sincère et vibrant merci. En assistant régulièrement à vos réunions et en participant à vos travaux, je m’efforcerai de me montrer digne de la confiance dont vous avez bien voulu m’honorer.

 

Je vais occuper le fauteuil numéro 30 dans la classe des Lettres, laissé vacant par M. le Président André Heurté, retenu à  Paris par ses hautes fonctions au Conseil d’Etat puis par une retraite des plus actives, désormais entré dans la classe des membres libres de l’Académie.

En avril 1996, dans le cadre des grandes conférences de l’Académie à l’Espace Ecureuil, il était venu parler du « Conseil d’Etat aujourd’hui », et il décrivait la solide tradition du Conseil mais aussi sa nécessaire adaptation aux exigences de la vie moderne, concluant sur –je cite- « la notion de service public à laquelle les Français sont attachés et qui est le fondement de notre droit public ».

C’est précisément devant le Palais-Royal, siège du Conseil d’Etat, que le hasard nous fit le rencontrer, la dernière fois que nous le vîmes, Roger Duchêne et moi-même. Et c’est pour moi un honneur supplémentaire d’occuper ce fauteuil après un juriste aussi éminent que M. le président André Heurté, élu à l’académie de Marseille en octobre 1968, deux fois directeur de cette académie en 1974 et en 1975.

M. Heurté est né à Quimper, d’un père capitaine au long cours, puis officier du port de Marseille. Comme souvent dans les familles de marins, le jeune garçon passe de l’ouest au sud, va d’abord au lycée de Brest puis arrive en 5e au lycée Thiers à Marseille. Ce sont ensuite des études de droit à la faculté d’Aix-en-Provence, Sciences-Po, une thèse sur le pouvoir législatif en France de 1940 à 1944, et même une Licence de lettres. Car, avec une prédilection pour l’histoire, la curiosité d’esprit de M. Heurté est infinie, touche à la peinture moderne et à la musique, et lui donne une culture et une finesse intellectuelle des plus rares et des plus souriantes.

Reçu premier au concours d’entrée dans les conseils de préfecture de Marseille organisé alors par le ministère de l’Intérieur, il est de 1947 à 1958 commissaire du gouvernement, en attendant d’être appelé en 1962 à la présidence du tribunal administratif de Marseille, qui regroupe quatre départements, le plus important des tribunaux administratifs de province. Ainsi, et jusqu’à la plus haute assemblée, le Conseil d’Etat, il ne devait plus quitter la juridiction administrative, cette spécificité bien française. Née de la Révolution, bâtie contre le souvenir des excès de pouvoir des Parlements d’Ancien Régime sur une conception exigeante de la séparation des pouvoirs, la notion de juge administratif est une originalité caractéristique de notre organisation juridictionnelle. La carrière du Président Heurté démontre que le juge administratif est tout aussi indépendant que le juge judiciaire, et aussi fin connaisseur du droit et de la procédure que l’administration qu’il contrôle.  

 Avec une puissance de travail peu ordinaire –le premier arrivé, le dernier parti, comme le qualifiait un de ses collaborateurs-, M. Heurté, entouré de gens compétents, fait du tribunal qu’il préside un tribunal capable de traiter avec rapidité et équité les dossiers qui lui sont confiés. Pendant ses dix-huit ans de présidence, il tiendra cet organisme toujours fort éloigné de l’inertie et de la médiocrité dont le XIXe siècle, et particulièrement Honoré de Balzac dans ses romans, stigmatisent les serviteurs médiocres qui en donnent à l’Etat pour leur argent.

Si son activité au tribunal administratif est intense, son activité de plume ne l’est pas moins.

Dans un article du numéro 36 de la Revue administrative de 1953, un de ses premiers articles, M. Heurté, alors qu’il n’est encore que conseiller de préfecture, présente, avec trois relevés minutieux des audiences pour les années juridiques de 1950 à 1953, une étude très précise des conseils de préfecture à la veille de la réforme du contentieux administratif.

Ensuite dans la Revue pratique de droit administratif, dans L’Actualité juridique, dans La Semaine juridique  et autres revues spécialisées, on peut relever seize articles de M. Heurté, touchant aux problèmes d’acquiescement, de désistement, de compensation dans la procédure administrative, touchant plus concrètement aussi à la récusation des juges administratifs ou aux problèmes relatifs à l’expertise devant les tribunaux administratifs.

Je dois pour faire court passer sous silence les nombreuses notes techniques publiées par M. Heurté, qui se souvient toujours qu’il a été professeur à la Faculté de droit d’Aix-en-Provence où il a, étudiant, présenté un mémoire sur « les élections dans les Bouches-du-Rhône de 1790 à l’an VIII ». De ce sujet d’études, il lui est resté le goût de prédire et de prédire sans se tromper, je l’ai entendu dire à sa femme, le résultat des élections auxquelles il assistait. Conséquence de ses dons d’observation mais aussi de sa pratique au tribunal administratif du contentieux électoral.

Je soulignerai un article de 1975 dans le numéro 100 de la revue Marseille parce que, en traçant la carrière de Maxime Miane, président en 1927 du conseil de préfecture interdépartemental de Marseille, M. le président Heurté rejoint ses propres préoccupations intellectuelles quand il était lui-même conseiller de préfecture à ses débuts. Il mentionne l’évolution de ces conseils et s’interroge notamment sur les rapports de l’administrateur et du juge. Parallèlement  l’attention bienveillante avec laquelle il évoque la personnalité de Maxime Miane illustre ce que lui disait le regretté professeur Pierre Guiral le jour de sa réception à l’Académie de Marseille : « Vous avez le sens de l’Homme et de l’Etat. Avec vous, par chance, ils ne sont pas incompatibles. »

Car cet éminent juriste est aussi un homme de cœur. Avec sa femme Anne-Marie, aujourd’hui disparue, éprise elle aussi de beaux-arts et de littérature, il fonda une belle famille de six enfants, cinq fils et une fille, tous plus doués les uns que les autres. Mais quand les épreuves, nombreuses, accidentelles et particulièrement dramatiques, vinrent affecter cette réussite familiale exemplaire, il a su faire face avec un courage admirable. Et il a désormais la joie de voir la fille de sa fille, dotée de toutes les grâces et de tous les talents, réussir magnifiquement près de lui, à Paris.

 

 Je voudrais maintenant, Mesdames et Messieurs les membres de l’Académie, chers amis, évoquer devant vous la personnalité de Jeanne-Françoise Frémyot, baronne de Chantal, autrement dit sainte Jeanne de Chantal. Pourquoi ? Parce que cette femme eut au XVIIe siècle un destin extraordinaire ? Parce qu’elle fut à la fois la grand-mère  paternelle de la marquise de Sévigné et la fondatrice du couvent de la Visitation de Marseille ? Certes. Et j’y reviendrai.

Mais aussi parce qu’elle est à l’origine de la première rencontre de Roger Duchêne et de moi-même avec l’Académie de Marseille. Ce fut grâce à  elle en effet que nous eûmes la chance de rencontrer l’un des précédents Secrétaires perpétuels de votre Académie, qui occupa brillamment cette fonction de 1967 à 1990, Francis Chamant. Voici comment.

Dans l’hiver 1958-59, Francis Chamant envisageait de faire une causerie aux Femmes-Patrons sur « Jeanne de Chantal, chef d’entreprise ». Roger Duchêne venait de déposer en Sorbonne son sujet de thèse d’Etat sur Mme de Sévigné pour l’obtention du doctorat es-lettres. Cela se savait. C’était la première thèse universitaire consacrée à l’épistolière.

Francis Chamant était au courant. Passant dans notre quartier de Saint-Michel, il eut l’idée de s’arrêter un après-midi chez nous pour parler de la sainte et de la grand-mère. Hélas, mon mari étant pris par ses cours, il ne trouva au logis que moi-même, fort incapable alors de le renseigner, et mon  fils aîné, un  bébé de quelques mois. Il n’empêche. Rendez-vous fut pris. Les deux hommes se rencontrèrent et ce fut le début d’échanges intellectuels qui ne cessèrent plus. Le début aussi de nos relations avec l’Académie de Marseille.

En outre le choix de Jeanne de Chantal me donne l’occasion de parler d’un apport littéraire et historique important, la publication récente aux éditions du Cerf de la première édition critique de sa Correspondance. Six gros volumes de deux mille huit cent cinquante cinq lettres qu’a présentés et annotés Sœur Marie-Patricia Burns, archiviste de la Visitation d’Annecy, décédée depuis peu.

Son travail remplace avantageusement l’édition confiée par les visitandines à la maison Plon dans les années 1875, édition qui, malgré ce que Plon prétendait, n’avait rien d’ « authentique ». Marie-Patricia Burns fournit une quantité impressionnante de lettres inédites et restitue des textes longtemps amputés, interpolés ou mal datés. Et vous savez tous le prix que nous attachons aux correspondances et au genre épistolaire !

Grâce à ces textes, on découvre concrètement la façon dont Jeanne assure la fondation des monastères –il y en aura 87 quand elle mourra-, la façon dont elle dirige spirituellement celles qu’elle appelle ses « chères filles », et gère la vie des couvents et leurs difficultés d’argent au quotidien. Tout cela dans un contexte de guerre, -la guerre de Trente ans-, qui oblige parfois aux replis de certains couvents dans des zones moins exposées aux boulets de canon. Et avec des problèmes spécifiques dus à la situation géographique de l’ordre, puisque le premier monastère fondé par François de Sales, évêque de Genève, se trouve à Annecy, c’est-à-dire en Savoie, duché souverain à l’époque, et que les conflits sont nombreux alors entre France et Savoie.

Jeanne-Françoise Frémyot naît à Dijon en janvier 1572, l’année du massacre de la Saint-Barthélemy, dans une famille de magistrats. Sa mère meurt l’année suivante, juste après la naissance d’un fils André, futur archevêque de Bourges. Dans une ambiance familiale austère, Jeanne reçoit une éducation soignée et une bonne culture, ce qui n’est pas courant pour les  filles à cette époque. Très jolie, elle épouse à vingt et un ans Christophe de Rabutin, baron de Chantal. Un beau mariage qui la fait passer, comme on dit, de la robe à l’épée, dans une famille qui se vante de remonter aux Croisades. Mais Chantal meurt en 1601 au cours d’une partie de chasse, touché accidentellement par un ami. Restent à la baronne quatre enfants, un fils, Celse-Bénigne et trois filles, dont l’une est née quinze jours avant la mort de son père. Très affligée, outrée de chagrin, Jeanne fait vœu de chasteté et envisage de se retirer dans un couvent.

Trois ans plus tard, à Dijon, elle rencontre François de Sales, venu prêcher le carême. S’ensuivent plusieurs entretiens et un échange de lettres jusqu’à ce qu’en 1607 le prélat confie à Jeanne, qui a toujours le désir de se consacrer à Dieu, son projet de créer une nouvelle congrégation, moins austère que le Carmel, contemplative, mais pouvant au besoin visiter pauvres et malades, la Visitation. Une appellation qui met aussi en valeur le mystère caché de la Visitation, celle de la Vierge à sa cousine Elisabeth.

Après bien des retards et des soucis dus au règlement de problèmes financiers et familiaux liés au jeune âge et au sort de ses enfants, Jeanne quitte sa famille en mars 1610. L’anecdote est très connue, mais néanmoins exacte, du geste spectaculaire de son fils unique, Celse-Bénigne. Celui-ci qui va rester à la  garde de son grand-père maternel, ne veut pas que sa mère le quitte pour se faire religieuse. Au moment du départ de la baronne, l’adolescent de quatorze ans se jette en travers de la porte de leur maison, obligeant ainsi sa mère à passer par dessus son corps pour sortir.

Quelques semaines après, dans une maison d’Annecy, appelée la Galerie, François de Sales fonde le premier monastère de la Visitation avec Jeanne de Chantal, Jacqueline Favre, Charlotte Bréchard, et Jacqueline Coste, la première tourière, et il remet à la baronne les Constitutions de la congrégation. Leur voeux prononcés, Jacqueline Favre et Jeanne  de Chantal inaugurent en décembre 1612 les visites de malades.

L’engouement pour la congrégation est d’emblée très fort. C’est le temps, ne l’oublions pas, d’un extraordinaire renouveau catholique appelé souvent Contre-Réforme, et qui se rattache au Concile de Trente. François de Sales  y a une place primordiale et une influence prépondérante avec son livre, Introduction à la vie dévote.  Mais s’il est le guide de l’humanisme dévot, s’il glorifie l’homme parce qu’il voit en lui l’objet de la Rédemption, sa religion n’en est pas pour autant facile. L’ascétisme en est l’un des fondements. Jeanne l’a compris et ne cessera de le comprendre.

Avec l’afflux des candidates, une autre fondation est faite dès 1615 à Lyon, mais l’archevêque de cette ville, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, Mgr de Marquemont, exige pour les visitandines la suppression des visites aux malades et l’établissement de la clôture. François de Sales se rend à ses vues et un bref pontifical d’avril 1618 érige la Visitation en ordre monastique. Son succès ne diminue pas pour autant. Quand François de Sales meurt en décembre 1622 à Lyon et que tout de suite après, Jeanne doit prendre en mains le gouvernement de l’ordre et s’efforcer de répondre aux problèmes incessants de l’organisation générale de la congrégation, elle se trouve responsable de treize monastères de la Visitation.

Le quatorzième sera celui de Marseille. Fondation importante pour elle, puisque, même si François de Sales en avait approuvé avant de mourir le projet, c’est pour elle la première fondation placée sous sa seule responsabilité, et elle s’avoue elle-même, dans une lettre à une de ses confidentes, Marie-Aimée de Blonay, « un peu empruntée pour ces choses ».

Fondation de Marseille importante aussi, puisqu’elle la décide alors que deux événements essentiels surviennent dans sa vie personnelle. D’abord la mort de François de Sales, qu’on lui cache quelques jours, et qu’elle apprend en janvier 1623. Sa réaction est douloureuse à la disparition de celui dont il lui échappe dans une lettre à une visitandine de Paris, feuillet où la destinataire n’est pas nommée, qu’il était son  unique trésor et sa seule joie en ce monde.

Mais tout de suite elle se soumet aux décrets de la Providence et désireuse de surmonter la douleur qu’elle éprouve, elle espère que « Celui qui a fait la plaie la guérira ». Résolument elle se tourne vers les responsabilités qui lui incombent désormais. A deux exceptions près, elle ne s’étendra jamais sur « son intérieur », comme elle dit. Ses allusions au défunt évêque de Genève concerneront toujours ses écrits, qu’elle prend grand soin à rassembler, retrouvant par exemple dans une malle sur laquelle est inscrit « vieilles quittances » une méditation de lui sur le Cantique des cantiques, réunissant ses sermons, s’attachant au texte du Coutumier, c’est-à-dire des règles de la congrégation, auquel elle se réfère sans cesse quand il y a un problème spirituel ou matériel.

Une fois pour toutes, elle a décidé de suivre le précepte donné par François de Sales au cours de sa retraite de la Pentecôte 1616, -elle a quarante-quatre ans-, selon lequel elle doit renoncer à ce qu’il y a de trop humain dans ses affections : « Ne pensez plus, lui a dit le saint, ni à l’amitié, ni à l’unité que Dieu a faite entre nous, ni à vos enfants, ni à votre coeur, enfin à chose quelconque, car vous avez tout remis à Dieu ». « Le rasoir a pénétré avant », avoue-t-elle dans son style imagé, mais elle se soumet.

Ainsi fait-elle pour le deuxième événement important qui survient dans sa vie familiale au moment de la fondation de Marseille. Le 13 mai 1623, son fils unique se marie à Paris avec Marie de Coulanges, la fille d’un riche financier. Après deux enfants morts très jeunes, il leur naîtra la future marquise de Sévigné. Pour ce mariage Jeanne ne se déplace pas, n’envoie pas de procuration pour les signatures des actes, ne fait pas de grandes déclarations, elle se borne à lire et à conserver la lettre de Celse-Bénigne où le jeune homme lui dit brièvement sa satisfaction de ce mariage qui n’aurait pu mieux lui convenir quand bien même sa mère serait « demeurée au monde selon (ses) souhaits ». Toutefois elle ne peut moins faire qu’écrire elle-même une lettre à la belle-mère de son  fils pour se réjouir en Dieu de leur alliance et former mille vœux pieux pour le bonheur des jeunes mariés. Quand elle a annoncé les fiançailles à Jacqueline Favre, l’une des deux femmes qui ont fait profession en même temps qu’elle à la création de la Visitation, elle s’est contentée de lui écrire : « Mon fils est à demi marié, priez pour lui ». C’est peu.

 En réalité elle a mieux à faire. Le 14 mai, lendemain du mariage de Celse-Bénigne, la Visitation de Marseille est fondée. On voit par ses lettres comment tout se passe. Depuis quelque temps, elle savait les visitandines  « désirées » en cette ville. « Marseille est une bonne ville qu’il ne faut pas éconduire », écrit-elle dès juillet 1622. Elle estime qu’il suffit pour les commencements que les filles qui s’y installeront aient « l’esprit bien  fait ».

Pourtant elle met tous ses soins à cette fondation, la première encore une fois qu’elle est seule à assumer, et cela depuis Annecy, maison-mère de la Visitation, dont elle est la supérieure alors et où elle réside le plus souvent. Elle parle volontiers du projet de Marseille aux supérieures de Lyon, de Moulins et de Paris, et choisit de se priver de Françoise-Marguerite Favrot, une « vraie bonne femme qui la soulage fort » à Annecy, et dont le départ lui sera un « dépouillement », regrette-t-elle plusieurs fois. Mais elle veut la mettre à la tête de la nouvelle maison, « regardant seulement la plus grande gloire de Dieu dans la disposition des filles destinées à Marseille ». Elle est contente que la fondation se fasse avec le soutien du Père Jacques Isnard, car elle a toujours grande confiance dans les jésuites.

Ensuite elle choisit les religieuses parmi les meilleures d’Annecy, parce que la mère Favrot est un peu craintive et a besoin d’avoir avec elle des sœurs qu’elle connaît déjà. Jeanne refuse celles que lui propose la supérieure de Lyon, qu’elle ne juge pas assez « fortes », mais accepte finalement qu’une Lyonnaise se joigne au petit groupe des cinq prévues pour Marseille lorsque celles-ci, accompagnées de l’aumônier de la Visitation d’Annecy, passent par Lyon. Quelques mois plus tard, elle se réjouit que ces filles « âmes solides en vertu » aient été « grandement bien reçues ». Car à Marseille, remarque-t-elle, « les esprits sont ardents, fins et pointilleux, mais grands catholiques ».

Suivant scrupuleusement l’esprit de la congrégation, Jeanne affirme sans cesse qu’elle préfère les bonnes dispositions des postulantes à leur argent. Personne n’ignore dans le royaume que la vie religieuse est réservée à une certaine classe sociale. Les filles de familles aisées sont particulièrement bienvenues chez les visitandines car l’ordre est de création récente et ne dispose d’aucun patrimoine. Si les dots sont proscrites par le concile de Trente, il faut bien accepter en revanche que des pensions soient versées par les parents pour que vivent les religieuses. Mais, excepté à Paris, ces pensions sont modestes.

Jeanne donne aux religieuses pour leur départ à Marseille, une petite somme de 500 florins, recommandant à la supérieure de Lyon de compléter la somme si besoin, ce que celle-ci est obligée de faire. Un mois plus tard, Jeanne avouera qu’elle ne peut la rembourser car, dit-elle, nous sommes « courtes d’argent ».

L’expression pittoresque, comme la correspondance en fourmille, montre la façon dont on en use dans la congrégation où les prêts d’argent entre les monastères ne sont pas rares. Elle laisse apparaître aussi les difficultés financières incessantes de la mère de Chantal, qui se plaindra toujours qu’ « il est fâcheux d’être toujours à pain quérir » et qui l’obligent en ce printemps 1623 à s’occuper de toutes sortes de détails matériels, en marge de problèmes plus spirituels comme la durée des offices.

Ne pas laisser les médecins toucher les soeurs, mais permettre à celles-ci de n’être pas voilées devant eux, laisser une lampe allumée la nuit dans les dortoirs (la dépense n’est que de quatre pots d’huile), n’avoir dans l’infirmerie que des lits de futaine, légers, mais que l’on peut doubler en hiver, ne porter qu’une cotte légère sans tunique sous la robe quand il fait chaud, songer que si le tissu des robes coûte plus cher, il dure aussi plus longtemps, donner aux sœurs cinq onces et demi de viande, ou plutôt six comme à Paris, pour tenir les sœurs en santé, elle s’occupe de tout. Et ce n’est qu’un début. Dire qu’elle avait voulu entrer dans les ordres pour avoir une vie contemplative…

 

Elle ne parle pas du bâtiment où s’installe la communauté, elle n’en dresse pas un plan détaillé comme elle le fait dans le même temps pour la construction de la maison de Chambéry, elle ne s’occupe pas non plus d’un devis des travaux comme pour la maison d’Orléans. C’est qu’il ne s’agit pas à Marseille d’une édification nouvelle. On a pris probablement la maison offerte par quelque donateur.

Une carte postale ancienne reproduisant une gravure du début du XVIIIe siècle, nous permet cependant de déterminer l’emplacement du monastère, puisqu’on y voit la coupole de la Vieille-Charité, l’église de 1670 dédiée à saint François de Sales, et tout près au premier plan, la petite maison des origines de la congrégation. Jeanne de Chantal ne pouvait évidemment connaître les deux monuments représentés, ni savoir que le comte de Grignan, époux de son arrière-petite-fille, Françoise de Sévigné, présiderait à l’inauguration de l’église en tant que représentant du roi en Provence.

 

Comme la Visitation reçoit les personnes âgées, les infirmes, ou les malades, on peut craindre que la vitalité de la communauté n’en souffre. Ce n’est pas l’avis de Jeanne qui, à la suite de François de Sales, accepte les disgrâces physiques à condition que les vocations soient sincères. Les seules malades qu’elle refuse, ce sont « les filles tarées de lèpre »…

 Mais dans l’ensemble les postulantes à la Visitation sont jeunes. A Marseille plus qu’ailleurs, où se présentent d’emblée des filles de treize ans. Jeanne se fie encore au jugement du père Isnard, dont elle dit qu’il est « généreux, dépendant de Dieu ». Puisqu’il affirme que les filles de treize ans sont comme en Italie, plus formées à Marseille en jugement et en corps qu’ailleurs à quinze ans, la supérieure avancera l’âge de leur vêture, les dressera et les emploiera pour les offices. Elle tiendra leur esprit « grandement gai et avec une modérée sujétion », recommande Jeanne. Ce qu’il faut à Marseille c’est que les cœurs de nos sœurs soient gais et contents, répète-t-elle à la mère Favrot.

Certes, Jeanne a confiance en elle. Pourtant elle n’hésite pas à lui suggérer fermement de faire faire à la sœur Tienette « de bon esprit et de grande observance » plus que du ménage et de lui donner bientôt le voile noir de professe. Elle n’a qu’à en former une autre pour les soins du ménage ! Avec finesse elle se « permet » aussi de dire à la mère Favrot de ne pas infliger à une autre religieuse « une conduite qui la tienne basse et ravalée », mais de la traiter avec un cœur maternel. « Nous sommes mères, ajoute-t-elle, ce qui présuppose des enfants. »

 

Cette tâche si diverse, si elle peut l’assumer à distance, depuis Annecy, c’est grâce à ses lettres. Celles-ci répondent en majorité aux besoins particuliers des supérieures ou de telle religieuse qui s’est confiée à elle, elles s’adressent aussi parfois à toutes les visitandines pour rappeler les préceptes essentiels de l’ordre. Jeanne fait usage alors d’un  « cachet volant », c’est-à-dire qu’elle ne ferme pas ses messages. Les religieuses se les font passer avec les moyens du bord et au hasard des déplacements de personnes de confiance, puisqu’il n’existe pas encore de service postal régulier.

Les six gros volumes de sa correspondance la montrent entièrement dévouée au service de ses monastères, écrivant jusqu’à la limite de ses forces physiques, dictant parfois quand elle n’en peut plus mais ajoutant dans ce cas quelques lignes autographes. La proportion des lettres à sa famille est infime, quatre dans le volume VI qui en renferme 526, seize seulement sur les 437 du volume II, qui contient pourtant l’année du mariage de son fils, et 24 sur les 483 du tome III, qui couvre les années de la mort de ce fils tué à 31 ans au combat contre les Anglais dans l’île de Ré.

En ce début de sa direction elle s’efforce de donner une réponse à chaque problème d’ordre matériel ou spirituel qui survient, avec une douceur qui n’est pas exempte de fermeté, qui peut même aller jusqu’à la sévérité quand elle stigmatise par exemple l’esprit artificieux d’une visitandine, « soupçonneuse, sujette à jalousie, qui épluche tout ». Elle fera ainsi jusqu’à sa mort dans un style d’une extraordinaire vivacité.

Les lettres de Jeanne - et littérairement c’est un de leur mérite-, sont très vivantes, directes, éloignées de toute affectation. En cela elles ont un air de leur temps, celui du début du XVIIe siècle, celui que louera plus tard -comme le style du bon roi Henri- Alceste dans le Misanthrope de Molière, parce qu’on  y parle « ainsi que parle la nature ».

 

Les contemporaines raffinées de Louis XIV auraient pu s’écorcher la langue à la rudesse de certains mots archaïques de Jeanne, comme accoiser, pour rendre calme, débonnaireté, elles auraient pu s’étonner de ses audaces linguistiques, « dévider la fumée » pour éclaircir un problème, « esprits coquilleux »  esprits déraisonnables par assimilation aux pierre de construction, défectueuses et remplies de coquilles, elles auraient pu s’offusquer de ce que Jeanne appelle avec tendresse, dans une exclamation jaillie du cœur, la sœur Bollain de Paris « ma pauvre vieille et très chère grosse fille », ou encore trouver triviale sa définition de la vie « qui ne nous est donnée que pour servir de planche pour passer à l’éternelle ».

Et pourtant... Lorsqu’elle veut, Jeanne est capable de belles images, « la vie passe comme l’ombre », de périodes soutenues sur la soumission à la volonté divine, justement en août 1623, ou de condamnations cinglantes.

Jugeant « impérieux » le procédé d’une dame prétentieuse qui veut faire recevoir ses deux filles sans leur donner de dots substantielles, son orgueil de baronne transparaît et se rebiffe. Il faut faire entendre à cette dame « qu’encore que nous ne soyons que de pauvres religieuses, ce serait un grand bonheur à ses filles d’être en notre compagnie ».

        Quant au mot cordialement que nous employons fréquemment aujourd’hui, même si on peut le trouver parfois au XIVe siècle, Mme de Sévigné dira que c’est un mot de sa grand-mère, parce que Jeanne emploie souvent ce mot, et Littré reprendra à son compte la citation de la marquise dans son Dictionnaire.

        Surtout Jeanne pourrait en remontrer aux futures précieuses pour des analyses solides et pourtant pleines de finesse des situations humaines. Ainsi quand, après son fils, meurt sa jeune belle-fille et qu’elle se trouve confrontée une fois de plus au problème du mal, avec quelle délicatesse de plume parle-t-elle « de ces rencontres si âpres et qui nous dépouillent de nos plus chers contentements ».

 

         Pour ce qui est de la communauté de Marseille, bien des soucis lui sont épargnés. Alors que d’autres couvents sollicitent souvent son arbitrage, ses conseils, l’obligent à sévir et à faire respecter les règles, à Marseille, rien de tel. Pas de ces problèmes quotidiens ou spirituels qui reflètent la vie des monastères de la Visitation en ce début du XVIIe siècle, mais qui obligent Jeanne à des mises au point  très précises.

A Marseille  pas de soeur qui veuille se rendre aux eaux de Bourbon pour une cure et s’y conduise mal -comme une visitandine de Moulins, point de tristesse morbide, point de rivalité, point de problèmes de nourriture, de confession. On dirait que son choix exigeant des premières religieuses, de ces six « âmes solides en vertu » a favorablement orienté par la suite toute l’histoire de la communauté marseillaise. Aucun problème non plus de succession quand la mère Favrot, après sept ans de supériorat meurt en octobre 1630. Marie-Eléonor Gontal la  Lyonnaise qui était des six fondatrices de Marseille lui succède à la satisfaction de Jeanne.

 

Est-ce pour récompenser la communauté marseillaise qu’elle va la visiter elle-même quand elle vient en Provence en juin 1636, alors que de toutes parts on la réclame, qu’elle prend de l’âge –elle va mourir cinq ans après-, que la guerre rend les routes dangereuses, qu’elle voyage peu et se contente de recevoir à Aix-en-Provence les responsables de toutes les communautés voisines ? Est-ce pour récompenser les Marseillaises ? Assurément. Elle veut leur marquer son contentement. Elle cite Marseille comme une des maisons « où tout va avec grande bénédiction et bonne observance ».

L’esprit en repos, elle en profite pour visiter la Sainte-Baume, « lieu de vraie dévotion », dit-elle. Sans se douter que sa petite-fille, l’orpheline qu’elle surnomme la Cantaline, la future marquise de Sévigné qui n’a que quinze ans lorsqu’elle-même meurt à 69 ans, sans se douter donc que la marquise sera bien plus tard familière du lieu. Et la fille de la marquise, Françoise de Grignan, aussi.

 

         En définitive, même si beaucoup ont été perdues, les lettres de Jeanne de Chantal nous restent pour apprécier cette femme forte, lettrée, capable de s’adresser aussi bien aux protecteurs de l’ordre qu’aux religieuses en difficulté, pieuse bien sûr, mais réaliste, indépendante et responsable.

Quant à sa descendance proche, du côté des Sévigné et des Grignan, Jeanne de Chantal n’aura que deux arrière-arrière-petites-filles. L’une, Marie-Blanche de Grignan, placée toute petite au couvent de la Visitation d’Aix-en-Provence, s’y consacrera à la vie religieuse et en deviendra la supérieure estimée.

L’autre, Pauline, veuve très tôt du marquis de Simiane, elle-même brillante épistolière, n’eut pas de rapports particuliers avec les visitandines. Mais elle en eut avec l’Académie de Marseille grâce à ses relations épistolaires avec certains de ses membres.

Dans une lettre autographe de mai 1732 au marquis de Caumont, académicien de Marseille et son correspondant privilégié, Pauline de Simiane n’hésite pas à se moquer gentiment du style de ses confrères de l’Académie, style fort impropre selon elle à décrire les fleurs magnifiques de son jardin de Belombre. Pourquoi ? Eh bien, parce que le style des académiciens est trop fleuri.

Mais ceci est une autre histoire…