Réponse au discours de réception - CHELINI DUCHENE J.

Réponse au discours de réception à l'Académie de Marseille de Mme Jacqueline Duchêne le 20 mai 2008

Madame,

     Votre réception, ma chère Jacqueline, me procure une réelle joie, car j’ai pour vous une amitié ancienne qui remonte à quelques dizaines d’années, et une particulière estime pour vos qualités d’écrivain reconnu et de spécialiste de la littérature du XVIIème siècle. Mais cette joie est assombrie par les circonstances où se déroule votre entrée officielle dans notre Compagnie. Si votre mari, Roger Duchêne, notre collègue, mon condisciple et ami, n’avait pas disparu, l’usage n’aurait pas permis de vous recevoir dans nos rangs. Cette perte cruelle pour vous-même, vos enfants et pour notre Compagnie endeuille cette cérémonie, la colore d’une certaine nostalgie et nécessairement, nos pensées reviennent vers lui en ce moment. Ensemble, nous communions dans son souvenir, celui de votre vie commune dans laquelle vous avez partagé les joies, les travaux et les peines. Avant qu’un nouveau confrère évoque plus longuement sa mémoire lors de son installation, nous nous permettons de lui rendre déjà aujourd’hui un affectueux hommage.

 

Le président Heurté et les vertus académiques

     Vous allez occuper le fauteuil N°30 libéré par le Président André Heurté, qui en retraite du Conseil d’Etat à Paris, et ne pouvant revenir souvent à Marseille pour suivre nos séances, a accepté de passer dans la classe des membres libres.

Le Président Heurté a rempli une belle carrière au service de la justice administrative, d’abord au Conseil de Préfecture des Bouches-du-Rhône, et ensuite au tribunal administratif de Marseille dont il occupa pendant dix-huit ans la présidence, avec une autorité et une compétence unanimement reconnues. C’est pendant ce temps qu’il siégea dans notre Compagnie et qu’il en exerça la direction en 1974 et 1975. Il était directeur, lorsque sur la proposition de mon antéprédécesseur, Francis Chamant, je fus reçu dans notre Compagnie. Il présidait la séance qui se déroulait à la Faculté de Médecine, parce que je faisais l’éloge du Professeur Charles Mattéi auquel je succédais. C’est votre mari Roger Duchêne qui m’a répondu, comme je le fais aujourd’hui pour votre réception. Le contenu de nos deux discours et les photographies de la cérémonie figurent dans la plaquette publiée à cette occasion. Vos enfants, jeunes alors, ont assisté à la cérémonie et Rémi avait remarqué avec satisfaction que mes fils portaient comme lui un élégant costume de velours !

     Mais ensuite, le Président Heurté fut promu au Conseil d’Etat et ne résida plus qu’épisodiquement à Marseille. Mais nous l’avons revu et entendu il y a peu de temps, lorsqu’il est venu dans une conférence de l’Ecureuil présenter le fonctionnement du Conseil d’Etat au public marseillais, très heureux de le revoir. En l’écoutant, nous avons retrouvé ses qualités d’orateur, la clarté, la logique de l’exposé, le souci d’être compris par son auditoire en justifiant chacun de ses propos, ce qui avait rendu ses arrêts au tribunal de Marseille si évidemment pertinents. Je sais que même s’il ne peut venir à l’Académie, à travers les procès-verbaux de nos séances qu’il reçoit, il continue à suivre, avec sympathie, nos travaux. Je sais aussi qu’il est heureux de voir son siège occupé par Mme Jacqueline Duchêne à laquelle il porte une grande estime et qu’il lui a souhaité une longue et fructueuse carrière académique. C’est, aux yeux du Secrétaire Perpétuel que je suis, et pour mon socius, le Professeur Henri Tachoire, tous deux soucieux de la bonne marche de la Compagnie, un magnifique exemple d’esprit académique, savoir quitter un siège qu’on ne peut plus occuper, pour permettre à un candidat compétent et disponible d’entrer à l’Académie. Nous saurons l’évoquer en cas de besoin et nous applaudissons le geste du Président Heurté qui a toujours su faire preuve d’intelligence et de courage.

 

     Etre académicien, ce n’est pas une dignité, même s’il faut beaucoup de dignité pour exercer la fonction, c’est un engagement à manifester son dévouement à la culture, sous toutes ses formes scientifiques, littéraires, artistiques, dans toutes les spécialités de la chimie à la littérature, de la médecine à l’enseignement universitaire, de la pratique du droit à celle de l’orgue. Mais c’est aussi montrer son attachement à la Compagnie dans laquelle on a été élu en collaborant à sa vie, en assistant régulièrement aux séances, en y prenant la parole, en la promouvant dans le public et plus concrètement en prenant la responsabilité et la charge de l’une de ses activités ou de l’un de ses services. L’Académie a besoin de voix et de plumes, elles ne nous font pas défaut, mais nous avons aussi besoin de services concrets. Il faut que des confrères s’occupent de nos archives, elles commencent à être classées. Il faut inventorier nos ressources artistiques, nos réserves de tableaux et de sculpture. Les travaux ont commencé. Il faut reprendre le classement de la bibliothèque, nous cherchons dans nos rangs une vocation, il faut entamer et surveiller les travaux de restauration de notre Hôtel de la rue Thiers, des projets ont été élaborés, il faut les mettre en œuvre. Notre secrétariat fonctionne par l’opération du Saint-Esprit, mais Il commence à se fatiguer, il nous faudrait une opératrice plus ordinaire ! Somme toute, nous avons besoin de beaucoup d’intelligence, nous en avons assez et nous en recrutons, mais nous avons besoin de collaborateurs pratiques, nous souhaitons qu’ils se manifestent dans nos rangs et parmi les amis de l’Académie. L’intelligence ne suffit pas, l’Académie a besoin d’argent pour améliorer son cadre et son fonctionnement, nous en manquons cruellement. Tout le monde sait que je n’ai pas l’usage de la langue de bois, et il faut accepter qu’une aussi belle manifestation que cette réception, soit l’occasion pour les anciens académiciens, comme pour les nouveaux et pour notre public, d’entendre une voix responsable dresser un état des lieux de notre Compagnie. Y entrer, c’est s’engager à travailler en son sein pour son fonctionnement quotidien et son développement futur.

  

Une femme de lettres

     Aussi, je me réjouis d’accueillir aujourd’hui certes une véritable femme de lettres, mais aussi et surtout une femme de qualité, dont je sais qu’elle nous apportera son travail et ses efforts, et je vais répondre maintenant plus directement à son discours et faire l’éloge mérité de la récipiendaire.

     Vous êtes, chère Jacqueline Duchêne, une authentique Marseillaise, native de notre ville, descendante de familles implantées depuis longtemps à Marseille, et plus exactement dans ce quartier Saint-Michel que vous habitez encore aujourd’hui. Votre famille paternelle et votre famille maternelle en sont issues. Votre arrière grand-père maternel, celui que dans la famille, vous avez baptisé avec humour « le rentier », a fait construire une maison de rapport rue Terrusse, lorsqu’on a loti le quartier Saint-Michel. Il faisait partie du conseil de fabrique de Saint-Michel, c’est-à-dire du conseil de gestion, comme il en existait un dans chaque paroisse de la France concordataire, et il chantait chaque dimanche à la messe ! Votre père gérait une société d’imprimerie, Cayol et Cie, vous le perdrez en 1959. Vous conserverez beaucoup plus longtemps votre maman jusqu’en 1990.

     Petite fille, vous avez fréquenté  quelques années le pensionnat Saint-Charles, puis vous accomplissez toute votre scolarité, particulièrement brillante à l’école Chevreul que je connais bien puisque Marie-Thérèse, la sœur de mon meilleur ami d’enfance le Docteur Jacques Zattara y a fait toute sa scolarité et que nous étions invités aux fêtes et à la kermesse de Chevreul, qui était très chic, alors que nous les garçons, nous allions tout simplement au lycée Saint-Charles ! Vous avez passé le baccalauréat, latin-grec première partie, philo en deuxième partie à seize ans et demi avec dispense d’âge, et de là, vous êtes directement entrée en Lettres supérieures au Lycée Thiers, la classe qu’en jargon des classes préparatoires, on appelle « Hypokhâgne ». C’était dans l’année scolaire 1950-1951. Vous étiez donc bizuthe, selon la terminologie en usage et Roger Duchêne était en troisième année, il était Sekh, c’est-à-dire chef de classe, et c’est là que nous fîmes tous connaissance, et que le destin a voulu que ce soit moi qui vous présente Roger qui souhaitait sortir avec vous ! Vous lui avez imposé une année de « préparation », pour vous fiancer en 1953. J’avais alors succédé à Roger Duchêne comme chef de classe. Vous vous êtes mariés en octobre 1954 à Saint-Michel avec une magnifique réception à La Réserve, sur la Corniche, à laquelle j’assistais avec ma future femme, Andrée Roman. Ensuite, vous avez brillamment préparé la licence de Lettres classiques à la Faculté d’Aix avec les maîtres du temps, Fargue et André en latin, Moulinier en grec, Jonin et Ruff en littérature française, Rostaing, en grammaire et philologie, et vous avez eu mention Très bien au certificat de littérature française ! Là, nos chemins se sont séparés, tandis que je préparais l’agrégation d’Histoire à Aix, puis à Toulouse, Roger se dirigeait vers l’agrégation de Lettres. Vous suiviez Roger dans son premier poste d’agrégé à Bourg-en-Bresse, tandis que je revenais comme assistant d’Histoire du Moyen âge auprès de Duby à la Faculté d’Aix-en-Provence.

 

La collaboration conjugale

     A partir de là, commencent vos longues années de collaboration conjugale. Alors que dans notre génération déjà, beaucoup de jeunes femmes entamaient parallèlement à leur mari une carrière autonome, au lieu de le faire et de préparer à votre tour une agrégation que vous auriez passée haut la main, vous avez décidé de rester aux côtés de votre époux tout en élevant vos deux garçons Hervé et Rémi, et de collaborer avec lui à la réalisation de son oeuvre monumentale sur la Marquise de Sévigné et la littérature du XVIIème siècle ainsi qu’à la bonne marche de son Centre d’études, le Centre méridional de rencontres sur le XVIIème siècle, (CMR 17) de 1971 et ce pendant 25 ans. Vous avez pris plaisir à l’organisation des colloques en Europe et jusqu’aux Etats-Unis. Bientôt, le C.M.R acquit une stature nationale et fut rattaché au C.N.R.S. A cette collaboration au jour le jour, s’est jointe la mise en oeuvre plus personnelle de certaines parties de la Correspondance de Mme de Sévigné, comme les 150 pages de l’index des trois tomes de la Pléiade, si soigneusement organisé, mais modestement indiqué en tête du troisième volume, sous la formule « avec la collaboration de Jacqueline Duchêne pour l’établissement de l’index » !

            Ainsi, à l’ombre de Roger, Jacqueline a collaboré à chaque instant à la grande oeuvre de son mari. Mais aurait-il pu la mener à bien sans cette présence intelligente, active et vigilante, constamment à ses côtés ? Jacqueline l’a fait avec amour, consciente de sa nécessité, de son indispensable utilité. Certains observateurs ont pu penser qu’elle s’est sacrifiée, mais elle n’a jamais nourri ce sentiment. Car travaillant sur la même période, elle a su, à l’abri de la Marquise, composer son oeuvre propre, différente et somme toute indépendante de celle de son mari. Sur le moment, l’ombre portée de la Marquise et de son infatigable biographe, a pu dissimuler aux regards l’œuvre personnelle de Jacqueline Duchêne. Mais avec le recul du temps, aujourd’hui cette oeuvre d’écrivain apparaît en pleine lumière et elle est considérable.

L’œuvre personnelle

Elle se compose d’une dizaine de livres qui se succédèrent de 1985 à 2005 :
-         Françoise de Grignan ou le mal d’amour (Fayard), couronné par l’Académie française,
-         Bussy-Rabutin (Fayard), qui a eu le Prix de la culture bourguignonne (100 bouteilles de Mercurey !),
-         Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans (Fayard), Prix de l’O.C.B,
-         La Dame de Vaugirard (Lattès),
-         Mademoiselle, duchesse de Montpensier (Lattès),
-         Madame l’étrangère, la princesse Palatine (Lattès),
-       Place Royale (Lattès), couronné par l’Académie française
-       La femme du Roi-Soleil (Lattès), il s’agit de Marie-Thérèse, la femme de Louis XIV, paru en février 2004, lors de la maladie de Roger, et dont vous n’avez pu faire la promotion. 

En dehors du dernier dont les circonstances du moment ont obscurci la sortie, tous vos livres ont reçu un bon accueil du public. Il est à remarquer que seul le second sur Bussy-Rabutin, personnage haut en couleurs que vous avez rencontré lors des travaux sur la Marquise, puisqu’il en est le cousin, tous ces livres sont consacrés à des femmes. Non pas que vous soyez féministe au sens classique du terme, mais parce qu’en cette deuxième moitié du Grand Siècle, le rôle des femmes a été essentiel aussi bien dans la politique qu’en littérature ou dans la vie religieuse. Ainsi, vous avez consacré la deuxième partie de votre remerciement à une autre femme, elle aussi épistolière, sainte Jeanne de Chantal, que nous allons retrouver dans quelques instants, à l’issue de notre propos.

 

Les qualités d’écriture : entre biographie et roman

Dans ses livres, l’écriture de Jacqueline Duchêne est fluide, rien n’est lourd. La plume court sur la feuille, égrène les mots avec justesse, sans pesanteur. La pensée peut être profonde, l’expression demeure légère. Jacqueline poussée par l’inspiration prête à ses héroïnes l’intelligence du cœur et la beauté de l’âme. Elle a le souci de la vérité ainsi, elle a délivré la reine espagnole, Marie-Thérèse, la femme légitime et officielle de Louis XIV, de sa réputation d’épaisseur et de sottise. Elle avait du cœur, elle a accepté les liaisons de son royal  mari, parce qu’elle l’aimait, et non pas parce qu’elle ne voyait rien et qu’elle était stupide.

 Avec sa profonde connaissance du XVIIème siècle, de la mentalité des contemporains et du cœur de l’homme, Jacqueline Duchêne peut imaginer avec vraisemblance la vie de Madame de La Fayette dans La Dame de Vaugirard ou celle de La Princesse Palatine. Charlotte Elisabeth de Bavière était devenue en 1671 la deuxième femme de Monsieur, duc d’Orléans, le frère de Louis XIV qui la délaissait pour des amitiés masculines. A la cour de Versailles, elle se singularisait par son franc-parler et sa rude franchise dont on redoutait les charges. Elle aussi fut épistolière, comme pratiquement toutes les femmes dont Jacqueline Duchêne a écrit la biographie. Elle était la mère de Philippe, duc d’Orléans, le régent de 1715 à 1723. Le livre a la vigueur du tempérament de la princesse.

 

  Mais Jacqueline Duchêne a aussi écrit la vie de la première femme du duc d’Orléans, Henriette d’Angleterre, tellement plus fine, plus élégante que l’allemande, plutôt hommasse. Le récit est conduit de main de maître, rapide et léger pour les premières années de la jeune épouse de Monsieur, auprès d’un mari indifférent, mais comblée par les hommages de ses admirateurs, ensuite sombre et tragique pour les derniers jours. L’autopsie de la princesse, dans la cruauté des précisions anatomo-pathologiques offre un caractère effrayant et la description du chagrin que cette mort entraîne à la cour et en particulier chez le roi qui avait la plus grande affection pour sa charmante belle-sœur, émeut encore le lecteur d’aujourd’hui. Les funérailles inspirent à la biographe des pages solennelles et tragiques à la fois, même si la description de leur surcharge baroque, indépendante de l’auteur, peut atteindre, voire choquer nos sensibilités contemporaines.

 

Je ne peux renoncer à signaler le plaisir que j’ai pris à la lecture de l’avant-dernier de vos livres Place royale (Lattès, 2003) qui retrace le destin de Marie de Coulanges, jeune et riche héritière, mariée au baron Celse Bénigne de Rabutin Chantal, le fils de la future sainte Jeanne de Chantal qui s’était consacrée à la vie religieuse. Jeune, légère, elle a trouvé un mari criblé de dettes, batailleur, sautant de querelle en combat. Il la néglige et à cause de son indiscipline, il a violé à maintes reprises l’interdiction royale de se battre en duel, il est obligé de partir d’urgence à la guerre. Mais à peine arrivé sur le front dans l’île de Ré, Celse Bénigne est tué à trente et un an... Marie trouve du réconfort dans l’amour du Maréchal de Toiras, le chef et le meilleur ami de Celse Bégnine. Leur rencontre est suggérée avec une grande délicatesse ... Mais l’hostilité de sa propre mère – une veuve chrétienne doit le rester - empêchera l’idylle d’aboutir. Marie meurt de chagrin et Toiras est tué à la guerre. il reste seulement sa petite-fille que sa grand mère appelait Cantaline, la future marquise de Sévigné !

 

Si certains des livres de Jacqueline Duchêne appartiennent au roman, comme Place Royale que j’évoquais à l’instant, d’autres sont des biographies et l’historien que je suis a apprécié l’exactitude du récit, la richesse de la documentation, le souci de trouver les sources originales. Pour composer son Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, Jacqueline est allée travailler aux archives nationales d’Angleterre, le Public Record Officeà Londres et aux archives du quai d’Orsay à Paris, en s’efforçant de montrer les doubles racines de son héroïne à la fois Stuart puis Orléans. Malgré ce soin Jacqueline Duchêne n’a pas été traduite en anglais et le regrette, mais je la rassure Anglais et Américains très satisfaits d’eux mêmes traduisent peu de livres écrits en français ! Dans ses romans historiques eux même, publiés chez Lattès, elle a fait montre du même souci d’exactitude historique, même si le ton général demeure plus léger.

 

Jeanne de Chantal et l’humanisme dévot

Il nous faut maintenant en avançant vers la fin de ma réponse, évoquer la figure de Jeanne de Chantal à laquelle vous avez consacré la partie libre de votre discours et que vous avez su habilement justifier en rappelant qu’elle est à l’origine de la fondation de la Visitation de Marseille. Jeanne de Chantal est inséparable du grand élan religieux qui anime la France de la Contre-Réforme catholique, ce grand réveil religieux qui en France notamment, comble les insuffisances de l’équipement pastoral d’avant le Concile de Trente. La création des séminaires, la meilleure formation des clercs, l’instruction religieuse des laïcs, la multiplication des collèges des Jésuites notamment, améliore considérablement le niveau et la qualité de vie spirituelle des catholiques. L’assistance régulière à la messe dominicale, la fidélité à la communion pascale, chez le plus grand nombre s’accompagne de la naissance et du développement d’une élite religieuse laïque dotée d’une véritable culture chrétienne. A travers l’enseignement de François de Sales, son Introduction à la Vie Dévote est un véritable guide spirituel, l’honnête homme, c’est à dire un homme de qualité, littérairement cultivé et spirituellement formé, devient un idéal de vie, désormais visible et accessible pour les meilleurs.

 

En 1611, le futur cardinal Pierre de Bérulle, fonda l’Oratoire qui se consacra d’abord à la formation des prêtres et à la création de séminaires, mais s’orienta à partir de 1623 vers l’éducation des jeunes gens par l’ouverture de collèges. En 1610, Jeanne de Chantal à l’initiative de François de Sales, crée l’Ordre de la Visitation, une congrégation de  moniales contemplatives, mais chargée de l’éducation des filles. Dans les deux cas, l’enseignement des lettres, la formation culturelle de la jeunesse deviennent le moteur de la vie religieuse. Le succès de la Visitation a été immédiat et durable, ses sympathies jansénistes limitèrent celui de l’Oratoire. Le personnage de Jeanne a retenu votre attention, ma chère Jacqueline, à plusieurs titres. D’abord à cause de son caractère intrépide, de sa force d’âme, de son esprit d’entreprise, elle a multiplié les fondations, récolté les fonds pour leur subsistance. Il est intéressant de voir combien les difficultés financières ont constitué un frein pour la vie des maisons. J’ai d’ailleurs remarqué en travaillant sur les archives des congrégations  religieuses, que, pour la plupart, les papiers conservés étaient des documents comptables.

Comme les autres héroïnes de Jacqueline Duchêne, Jeanne de Chantal est une épistolière, auteur de plus de 2800 lettres réparties sur 6 volumes, qui ont fait récemment l’objet d’une nouvelle édition critique, parmi lesquelles seulement quelques dizaines de missives à son fils et à sa famille! Toutes les autres traitent de la bonne marche des maisons de sa Congrégation, elles en comptent 87 à sa mort en 1641, à 69 ans. Jeanne avait fondé la Visitation de Marseille le 14 mai 1623, le lendemain du mariage de son fils Celse Bénigne et l’installa dans une maison offerte à la jeune Congrégation. Jeanne porte un jugement favorable sur Marseille qu’elle juge très catholique. De fait la Réforme ne s’y développera jamais avant le XIX° siècle et seulement par des apports extérieurs. La communauté de Marseille ne lui causera pas de souci, vivant et se développant sans problème. Lorsque Jeanne vint en Provence en 1636, elle visite tout spécialement la maison de Marseille « où tout va avec grande bénédiction et grande observance ». Elle en profita pour se recueillir à la Sainte Baume, comme plus tard sa petite fille la Marquise de Sévigné et son arrière petite fille Françoise de Grignan. Et vous avez eu ma chère Jacqueline, la malice de dire qu’une fille de Françoise, Pauline Marquise de Simiane, très tôt veuve, eut des rapports avec notre Académie qui venait d’être fondée en 1726 et qu’elle se moqua gentiment du style de nos confrères d’alors... Mais je vous rassure, le bureau après en avoir délibéré a décidé a posteriori de pardonner à la charmante Madame de Simiane.

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Et me voila sur le point de conclure, en me retournant vers la récipiendaire... J’ai beaucoup insisté sur votre oeuvre mais peu sur vous-même somme toute. Il nous faut reconnaître qu’avec vous, nous nous enrichissons d’une grand écrivain, mais aussi d’une personnalité dotée de vraies qualités humaines: courtoisie, gentillesse, disponibilité. Vous avez toujours su donner votre temps et votre aide à des organismes spirituels ou culturels comme votre paroisse ou des bibliothèques générales ou spécialisées : ainsi vous comptez vingt et un ans de dévouement à l’OCB, l’office Central des Bibliothèques de Marseille, huit ans chez les « donneurs de voix », l’organisme qui rassemble ceux qui bénévolement enregistrent des livres pour les lecteurs aveugles. Et sûrement bien d’autres oeuvres que votre modestie vous a empêchée de mentionner. Car dussiez-vous en souffrir de l’entendre, vous êtes modeste, peu soucieuse de vous mettre en avant, bien plutôt disposée à faire valoir les autres. Aujourd’hui vous êtes contrainte de subir votre éloge. Mais demain vous serez tenue d’incarner les qualités que je vous prête aujourd’hui. Vous ne pourrez pas déroger. Aussi, avec quelque malice, je fais d’autant plus volontiers votre éloge que vous êtes entourée de votre famille et de vos proches. Votre fils aîné Hervé, normalien ancien élève de l’Ecole d’Athènes, qui est professeur d’histoire ancienne à l’Université de Bourgogne et sa femme Mireille. Votre petite fille Florence aurait bien aimé venir vous écouter, mais à la même heure elle passe le concours de l’Ecole des Mines d’Alès. Votre fils Rémi, mon ancien étudiant, énarque, qui est Inspecteur général de l’Administration et sa femme Hélène, diplomate auprès de l’OTAN, votre cousine Claire. Est là aussi notre maître de lettres classiques en Khâgne, le professeur Henri Coulet, et des représentants du pensionnat Saint Charles et de l’Ecole Chevreul dont l’ancienne directrice des études qui a été étudiante en droit canonique, Geneviève Bontoux et plusieurs de vos anciens condisciples, le Père Bernard Lorenzato, curé de Saint-Michel et Saint-Pierre, la présidente de l’OCB, Michèle Sénèz, et M. Grégoire, président des donneurs de voix... et nos confrères de l’Académie que je ne saurais citer, sauf deux absents de marque, Jean-Claude Gaudin, le sénateur-maire retenu au Sénat et Son Eminence le cardinal Panafieu (qui aime beaucoup François de Sales), retenu à Vénasque et qui vous ont personnellement et directement saluée.

 

J’ai certainement omis de citer certains et je les prie de m’en excuser, sachant combien cet exercice est périlleux. Mais l’indulgence de tous sera aussi grande que celle que manifeste d’habitude Jacqueline. Elle me pardonnera et vous me pardonnerez, chers amis, mes oublis, mes insuffisances ou mes outrances. Quand on parle d’un ami, sur la voie de l’éloge il est difficile de s’arrêter. Mais il est nécessaire de le faire et pour ne pas indisposer davantage l’auditoire, je l’associe à mon propos, car en faisant les Marseillais présents complices de mon compliment, je les oblige à le partager. Ainsi toutes mes félicitations, ma chère Jacqueline. Ma voix sera ce soir celle de la renommée, la fama aux cent bouches, toutes mes félicitations pour votre belle élection unanime: venez donc prendre place parmi nous !

 

 

Pr. Jean Chélini

Secrétaire perpétuel de l’Académie de Marseille