La défense du Vert - GIRAUDY

Discours de Mme Danielle Giraudy sur "Défense du Vert", le 30 novembre 2007

Permettez-moi de vous proposer un court voyage au pays de la couleur verte, après avoir précisé que c’est aujourd’hui pour moi un grand honneur et un grand plaisir de prolonger ces quarante années au service de l’Art - commencées et achevées à Marseille – auprès de Naïla Saadé, à la tête de la Fondation CMA CGM qu’elle préside pour la Culture et l’Enfance.

En effet, chers collègues, le vert est absent de notre Compagnie. Si l’habit vert brodé de lauriers s’épanouit sous la Coupole de l’Institut de France, vos habits noirs ou vos robes de Professeurs d’université, jaunes pour les Lettres, écarlates pour le Droit, pourpres pour la Médecine, violettes pour les Sciences, n’ont pas encore accueilli le vert, traditionnellement attribué à la Pharmacie.

Cette couleur, née du mélange du Bleu et du Jaune, injustement dénommée secondaire - au point que le peintre Mondrian l’avait exclue – ne figure pas davantage dans nos armes, blasonnées d’un phénix solaire immaculé renaissant dans les flammes. Quant aux académiciennes marseillaises, elles inaugurent aujourd’hui un velours vénitien, couleur de nuit.

 

En vérité, le vert est un phénomène culturel, dont la signification variera d’une civilisation à l’autre. Dans l’espace et le temps, nous allons voir qu’il parcourt tous les degrés, de l’honneur à l’infamie.

Si fréquente dans le monde végétal, grâce à l’assimilation chlorophyllienne qui nous permet de respirer, cette couleur est pour les peintres et les teinturiers un pigment difficile à fabriquer, à la fois rare et fragile. On ne peut utiliser ni l’amande, ni l’olive, ni la pomme, ni la pistache, ni la menthe ou le sapin, qui servent souvent à la qualifier.

Elle est plus rare dans le monde animal, du serpent à la grenouille, du lézard au perroquet, de l’huître au scarabée.

Dans l’art, son apparition est tardive. Absent des grottes ornées de la Préhistoire, des peintures africaines ou de celles des aborigènes d’Australie, le vert apparaît à l’époque historique en Chine, en Egypte et dans l’Amérique précolombienne, né du broyage de la Turquoise, de la Malachite ou de l’Azurite.

Ce vert minéral, dérivé du cuivre, également employé dans les fresques pompéiennes et dans les miniatures persanes, symbolise alors la vie, la fertilité, la résurrection, la jeunesse.

Il nous en reste le souvenir du Vert-Galant, surnom du roi Henri IV dont il était la couleur préférée, et du Grand Age, toujours vert…

Dans l’Europe médiévale, les difficultés de sa fabrication aventureuse vont en transformer la signification symbolique.

Les Enlumineurs conservent les recettes des Traités de Pline l’Ancien pour préparer le vert-de-gris, déposant des plaques de cuivre dans des tonneaux de marc de raisin. Mais cette couleur est toxique et corrosive.

Les Peintres savent, comme Léonard de Vinci le notait, fabriquer le vert-de-vessie, laque issue du suc des baies de nerprun, conservée dans des vessies de porc.

Quant aux Teinturiers, mêlant le bleu de l’indigo au jaune de la gaude, comme il sera indiqué dans l’Encyclopédie, ils fixent à l’urine fermentée ou au vinaigre, des verts instables qui fanent à la lumière et au lavage. L’aspect délavé de ces tons « pisseux », de petit teint, signes de pauvreté, relègue ces textiles aux humbles vêtements de travail, les teintures grand teint de la garance parant de rouge la Noblesse et le Clergé.

 

Ces échecs marquent alors le vert d’ambiguïté et de versatilité. Devenue couleur du hasard, de la malchance, de la transgression et du désordre, elle revêt bouffons, bateleurs, jongleurs, coiffe les forçats et les banqueroutiers, imprègne les tapis des tables de billard et des jeux de dés (la langue verte est d’ailleurs l’argot des joueurs de cartes). On la trouve toujours aujourd’hui sur les tables de ping-pong, et celles des casinos ou des conseils d’administration où se décide le destin du billet vert, comme se joue également sur le pré et le gazon des stades, celui des Canaris, des Blacks ou des Bleus…

Si bien que l’on en vint à redouter le vert, devenu couleur de la peur et même de la rage, du diable, du dragon, des chimères et de l’Hydre, ou du pouvoir maléfique de l’émeraude. Il est toujours évité au théâtre (Molière serait mort dans un costume vert) et se raréfie également en héraldique, qui le baptise du joli nom de sinople.

Lorsqu’on réussit enfin à le fixer, grâce à l’Alun, au XVème siècle, le vert devient symbole d’apaisement et même de santé. C’est la couleur des apothicaires qui broient les simples, et celle du savoir pharmaceutique dont la croix verte perdure au coin de nos rues. Cet Alun des Croisades en permet même le financement. Extrait des gisements pontificaux de la Tolfa, exploités par Pie II, il rapporte 300 000 ducats d’or. Marseille importe alors 350 tonnes par an de ce précieux mordant, avec le bleu de Bagdad et les coques d’indigo, qui feront la fortune de la Ville.

Passant des bannières des tournois aux étendards des Croisés, lesquels affrontent le vert de l’Islam  et ses valeurs positives, le vert colore le turban du prophète, les coupoles des mosquées, les ailes de l’archange Gabriel apparu à Mahomet, tandis que dans la liturgie chrétienne, il devient la couleur des Dimanches ordinaires ?

 Dans les arts décoratifs, il est réservé, pendant trois siècles, aux appartements des Reines de France, après qu’Isabeau de Bavière eût accouché de chacun de ses enfants dans les draps verts, sa chambre tendue de brocart vert.

 

Lorsqu’après 1862 apparaissent les couleurs chimiques, les verts nés de l’alizarine et de l’aniline enrichissent la palette des Céladons, Jades et Cinabres des nouveaux Verts de Chine, de Cobalt, de Chrome,Véronèse, Emeraude et autres Verts anglais.

L’impératrice Eugénie les soutiendra, arborant à l’Opéra une lumineuse robe de soie teinte d’un vert à l’iode fabriqué à Lyon.

Et vient enfin le Triomphe du Vert, malgré les ravages de l’Absinthe – la Fée verte – tandis que Baudelaire chante « le vert paradis des amours enfantines » et que Rimbaud en colore la lettre U. Serait-ce l’initiale de l’Utopie ? De ces petits hommes verts, les Martiens, peut-être daltoniens arrivant de leur planète rouge ?

 

Désormais assagi, le Vert symbolise aujourd’hui la propreté : revêtant les poubelles et les bennes, il habille les éboueurs, comme les produits ménagers.

Il marque aussi l’ouverture, que barre le Rouge : nous passons au feu vert, qui marque à tribord l’entrée des ports, nous glissons sur les pistes vertes, appelons les numéros verts. Nos enfants inscrits dans les classes vertes, découvrent l’écologie que défend Greenpeace avec la Révolution Verte de la Bioagriculture, et celles des nouvelles énergies vertes.

La couleur verte, réhabilitée, est devenue symbole de l’Espoir.